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 Alfred de Musset

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MessageSujet: Alfred de Musset   Lun 28 Avr 2008 - 10:46

Alfred de Musset

Un jeune dandy doué et séduisant

Louis-Charles-Alfred de Musset naît à Paris le 11 décembre 1810. Il est le fils de Victor de Musset-Pathay et de Mademoiselle Guyot-Desherbiers. La famille est aisée et il bénéficie d’une enfance heureuse auprès de parents unis et affectueux. Son père, homme de lettres, fanatique de Jean Jacques Rousseau, l’initie à la littérature.

En 1819 il entre au collège Henri IV. Il écrit de petits poèmes dans des styles variés, sortes d’exercices très réussis plutôt que des créations originales. Il remporte le premier prix de dissertation française au concours général en 1827 et obtient le baccalauréat l’année suivante.

Très doué, bon dessinateur, bon musicien, il commence des études de droit puis de médecine. Son camarade de lycée, Paul Foucher, le présente à son beau-frère, Victor Hugo. Peut être est-ce la raison pour laquelle il se porte finalement vers l’écriture de poésies ?

Fréquentant les soirées parisiennes (Nodier et al …), il séduit femmes et hommes. Ainsi, Vigny et Sainte-Beuve apprécient sa finesse d’esprit. Il mène une vie de patachon en compagnie d’Alfred Tattet, Ulric Guttinger, le comte de Belgiojoso et le comte d'Alton-Shée. Il consacre ses heures perdues à l’écriture de Contes d'Espagne et d'Italie et emporte un vif succès dés leurs publication (1827).

Néanmoins, il n’arrive pas à faire jouer sa première pièce La Quittance du Diable et connaît son premier échec en présentant La Nuit Vénitienne en 1930. Vexé, il méprisera la scène. L’orgueil l’amène à publier, en 1932, Un spectacle dans un fauteuil, recueil d’œuvres théâtrales écrites en vers et délibérément injouables.


Un artiste génial et polyvalent

Il devient plus prolifique et publie entre 1930 et 1932 Les Secrètes Pensées de Raphaël, gentilhomme français, Les Voeux stériles et A mon ami Edouard B. Il exprime une grande variété de sentiments et relate aussi bien ses amours dans Namouna qu’un dégoût de la débauche et un rêve de pureté dans La Coupe et A quoi rêvent les jeunes filles.

Il propose un Roman par lettres en 1833. Il a une relation d’amour explosive avec Georges Sand de 1833 à 1835. En sa compagnie, il montre des signes de faiblesse physique et mentale. Au cours d’un voyage en Italie il manque de mourir de la fièvre. De plus en plus misogyne, il publie dans La Revue des Deux Mondes, les pièces Andréa del Sarto et Les Caprices de Marianne (1833). Le poème de Rolla (août 1833) insiste encore sur la désillusion de l’amour.

Les thèmes de l’amour et de la création artistique sont alors omniprésents, entre autre dans On ne badine pas avec l'amour, puis, en 1834, Lorenzaccio, son chef d’œuvre dramatique, La Confession d'un enfant du siècle (1836), récit de son aventure avec Georges Sand, ainsi que Emmeline (1836), Nuit de décembre (1836), Lettre à Lamartine (1836) et Chandelier (1836).


Faible physiquement et psychiquement, sa créativité diminue

La qualité de sa création et sa productivité diminuent. De 1838 à 1848 il complète ses revenus en étant bibliothécaire au Ministère de l'Intérieur. Il a de nombreuses aventures de courtes durées, encore et toujours tiraillé par un complexe de Don Juan. Il commence à souffrir physiquement et psychiquement et fait une tentative de suicide en 1839.

Il publie entre autres Œuvres Complètes en deux volumes en 1840 et la pièce Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée en 1845. Cette même année, il est décoré de la Légion d’honneur, en compagnie de Balzac. Ces réflexions sur l’art sont appréciées, entre autre les Lettres de Dupuis et Cotonet sur le romantisme, De la tragédie et Un mot sur l'art moderne. En 1847 il a un grand succès en présentant Un Caprice à la Comédie française.

En même temps qu’il décline, sa réputation est fermement établie. Il est élu à l’Académie Française en 1852. Le génial Alfred de Musset, étoile filante ayant épuisé toute son énergie jusqu’à une trentaine d’années, s’éteint dans une relative solitude le 2 mai 1857.
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MessageSujet: Re: Alfred de Musset   Lun 28 Avr 2008 - 10:52

Poésies 1833 - 1852 Tome I


Le Lever


Assez dormir, ma belle !
Ta cavale Isabelle
Hennit sous tes balcons.
Vois tes piqueurs alertes,
Et sur leurs manches vertes
Les pieds noirs des faucons.

Vois écuyers et pages,
En galants équipages,
Sans rocher ni pourpoint,
Têtes chaperonnées,
Traîner les haquenées,
Leur arbalète au poing.

Vois bondir dans les herbes
Les lévriers superbes,
Les chiens trapus crier.
En chasse, et chasse heureuse !
Allons, mon amoureuse,
Le pied dans l'étriers !

Et d'abord, sous la moire,
Avec ce bras d'ivoire
Enfermons ce beau sein,
Dont la forme divine,
Pour que l'oeil la devine,
Reste aux plis du coussin.

Oh! sur ton front qui penche,
J'aime à voir ta main blanche
Peigner tes cheveux noirs;
Beaux cheveux qu'on rassemble
Les matins, et qu'ensemble
Nous défaisons les soirs !

Allons, mon intrépide,
Ta cavale rapide
Frappe du pied le sol,
Et ton bouffon balance,
Comme un soldat sa lance,
Son joyeux parasol !

Mets ton écharpe blonde
Sur ton épaule rondes
Sur ton corsage d'or;
Et je vais, ma charmante,
T'emporter dans ta mante,
Comme un enfant qui dort !


Sonnet - Que j’aime le premier frisson d’hiver. . .


Que j’aime le premier frisson d’hiver ! le chaume,
Sous le pied du chasseur, refusant de ployer !
Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume,
Au fond du vieux château s’éveille le foyer ;

C’est le temps de la ville. - Oh ! lorsque l’an dernier,
J’y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme,
Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume
(J’entends encore au vent les postillons crier),

Que j’aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine
Sous ses mille falots assise en souveraine !
J’allais revoir l’hiver. - Et toi, ma vie, et toi !

Oh ! dans tes longs regards j’allais tremper mon âme ;
Je saluais tes murs. - Car, qui m’eût dit, madame,
Que votre coeur si tôt avait changé pour moi ?


1829


Ballade à la Lune


C'était dans la nuit brune,
Sur le clocher jaunit,
La lune,
Comme un point sur un i !

Lune,quel esprit sombre
Promène au bout d'un fil,
Dans l'ombre,
Ta face et ton profil ?

Es-tu l'oeil du ciel borgne ?
Quel cherubin cafard
Nous lorgne
Sous ton masque blafard ?

N'es tu qu'une boule?
Qu'un grand faucheux bien gras
Qui roule
Sans pattes et sans bras ?

Es-tu, je t'en sousponne,
Le grand cadran de fer
Qui sonne
L'heure aux damnés d'enfer ?

Sur ton front qui voyage,
Ce soir ont-ils compté
Quel âge
A leur éternité?

Est-ce un vers qui te ronge,
Quand ton disque noirci
S'allonge
En croissant rétréci?

Qui t'avait énborgnée
L'autre nuit? T'étais-tu
Cognée
A quelque arbre pointu?

Car tu vins, pâle et morne,
Coller sur mes carreaux
Ta corne,
A travers les barreaux.

Va, lune moribonde,
Le beau corps de Phoebé
La blonde
Dans la mer est tombé.

Tu n'en es que la face,
Et déjà, tout ridé,
S'efface
Ton front dépossédé.

Rends-nous la chasseresse,
Blance, au sein virginal,
Qui presse
Quelque cerf matinal !

Oh ! Sous le vert platane,
Sous les frais coudriers,
Diane,
Et ses grands lévriers !

Le chevreau noir qui doute,
Pendu sur un rocher,
L'écoute,
L'écoute s'approcher.

Et, suivant leurs curées,
Par les vaux, par les blés,
Les prés,
Ses chiens s'en sont allés.

Oh ! Le soir, dans la brise,
Phoebé, soeur d'Apollo
Surprise
A l'ombre, un pied dans l'eau !

Phoebé qui, la nuit close,
Aux lèvres d'un berger
Se pose,
Comme un oiseau léger.

Lune, en notre mémoire,
De tes belles amours
L'histoire
T'embellira toujours.

Et, toujours rajeunie,
Tu seras du passant
Bénie,
Pleine lune ou croissant.

T'aimera le vieux pâtre,
Seul, tandis qu'à ton front
D'albâtre
Ses dogues aboieront.

T'aimera le pilote
Dans son grand bâtiment,
Qui flotte
Sous le clair firmament !

Et la fillette preste
Qui passe le buisson,
Pied leste,
En chantant dans sa chanson.

Comme un ours à la chaîne,
Toujours sous tes yeux bleus
Se traîne
L'océan monstrueux.

Et qu'il vente ou qu'il neige,
Moi-même, chaque soir,
Que fais-je,
Venant ici m'asseoir ?

Je viens voir à la brune,
Sur le clocher jauni,
La lune
Comme un point sur un i.

Peut-être quand déchante 1
Quelque pauvre mari,
Méchante,
De loin tu lui souris.

Dans sa douleur amère,
Quand au gendre béni
La mère
Livre la clef du nid,

Le pied dans sa pantoufle,
Voilâ l'époux tout prêt
Qui souffle
Le bougeoir indiscret.

Au pudique hyménée
La vierge qui se croit
Menée,
Grelotte en son lit froid.

Mais monsieur tout en flamme
Commence à rudoyer
Madame
Qui commence à crier.

" Ouf ! Dit-il, je travaille,
Ma bonne, et ne fais rien
Qui vaille;
Tu ne te tiens pas bien. "

Et vite il se dépêche.
Mais quel demon caché
L'empêche
De commettre un péché?

" Ah dit-il, prenons garde.
Quel témoin curieux
Regarde
Avec ses deux grands yeux? "

Et c'est, dans la nuit brune,
Sur son clocher jauni,
La lune
Comme un point sur un i.


1829

(1) Ces vers et les suivants avaient été supprimés dans la première édition.

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MessageSujet: Re: Alfred de Musset   Lun 28 Avr 2008 - 10:53

Les Voeux stériles


Puisque c'est ton métier, misérable poète,
Même en ces temps d'orage, où la bouche est muette
Tandis que le bras parle, et que la fiction
Disparaît comme un songe au bruit de l'action;
Puisque c'est ton métier de faire de ton âme
Une prostituée, et que, joie ou douleur,
Tout demande sans cesse à sortir de ton coeur;
Que du moins l'histrion, couvert d'un masque infâme,
N'aille pas, dégradant ta pensée avec lui,
Sur d'ignobles tréteaux la mettre au piloris;
Que nul plan, nul détour, nul voile ne l'ombrage.
Abandonne aux vieillards sans force et sans courage
Ce travail d'araignée, et tous ces fils honteux
Dont s'entoure en tremblant l'orgueil qui craint les yeux.
Point d'autel, de trépied, point d'arrière aux profanes !
Que ta muse, brisant le luth des courtisanes,
Fasse vibrer sans peur l'air de la liberté;
Qu'elle marche pieds nus, comme la vérité.
Ô Machiavel! tes pas retentissent encore
Dans les sentiers déserts de San Casciano.
Là, sous des cieux ardents dont l'air sèche et dévore,
Tu cultivais en vain un sol maigre et sans eau.
Ta main, lasse le soir d'avoir creusé la terre,
Frappait ton pâle front dans le calme des nuits.
Là, tu fus sans espoir, sans proches, sans amis;
La vile oisiveté, fille de la misère,
A ton ombre en tous lieux se traînait lentement,
Et buvait dans ton coeur les flots purs de ton sang:
" Qui suis-je? écrivais-tu; qu'on me donne une pierre,
" Une roche à rouler; c'est la paix des tombeaux
" Que je fuis, et je tends des bras las du repos. "

C'est ainsi, Machiavel, qu'avec toi je m'écrie:
Ô médiocrité, celui qui pour tout bien
T'apporte à ce tripot dégoûtant de la vie,
Est bien poltron au jeu, s'il ne dit: Tout ou rien.

Je suis jeune; j'arrive. A moitié de ma route ,
Déjà las de marcher, je me suis retourné.
La science de l'homme est le mépris sans doute;
C'est un droit de vieillard qui ne m'est pas donné.
Mais qu'en dois-je penser ? Il n'existe qu'un être
Que je puisse en entier et constamment connaître,
Sur qui mon jugement puisse au moins faire foi,
Un seul!... Je le méprise.-Et cet être, c'est moi.
Qu'ai-je fait ? qu'ai-je appris ?-Le temps est si rapide !
L'enfant marche joyeux, sans songer au chemin;
Il le croit infini, n'en voyant pas la fin.
Tout à coup il rencontre une source limpide,
Il s'arrête, il se penche, il y voit un vieillard.
Que me dirai-je alors? Quand j'aurai fait mes peines,
Quand on m'entendra dire: Hélas ! il est trop tard;
Quand ce sang, qui bouillonne aujourd'hui dans mes veines
Et s'irrite en criant contre un lâche repos,
S'arrêtera, glacé jusqu'au fond de mes os...
Ô vieillesse ! à quoi donc sert ton expérience?
Que te sert, spectre vain, de te courber d'avance
Vers le commun tombeau des hommes, si la mort
Se tait en y rentrant, lorsque la vie en sort?
N'existait-il donc pas à cette loterie
Un joueur par le sort assez bien abattu
Pour que, me rencontrant sur le seuil de la vie,
Il me dît en sortant: N'entrez pas, j'ai perdu !

Grèce, ô mère des arts, terre d'idolâtrie,
De mes voeux insensés éternelle patrie,
J'étais né pour ces temps où les fleurs de ton front
Couronnaient dans les mers l'azur de l'Hellespont.
Je suis un citoyen de tes siècles antiques;
Mon âme avec l'abeille erre sous tes portiques.
La langue de ton peuple, Ô Grèce peut mourir;
Nous pouvons oublier le nom de tes montagnes;
Mais qu'en fouillant le sein de tes blondes campagnes
Nos regards tout à coup viennent à découvrir
Quelque dieu de tes bois, quelque Vénus perdue...
La langue que parlait le cœur de Phidias
Sera toujours vivante et toujours entendue;
Les marbres l'ont apprise, et ne l'oublieront pas.
Et toi, vieille Italie, où sont ces jours tranquilles
Où sous le toit des cours Rome avait abrité
Les arts, ces dieux amis, fils de l'oisiveté ?
Quand tes peintres alors s'en allaient par les villes,
Elevant des palais, des tombeaux, des autels,
Triomphants, honorés, dieux parmi les mortels;
Quand tout, à leur parole, enfantait des merveilles,
Quand Rome combattait Venise et les Lombards,
Alors c'étaient des temps bienheureux pour les arts !
Là, c'était Michel-Ange, affaibli par les veilles,
Pâle au milieu des morts, un scalpel à la main,
Cherchant la vie au fond de ce néant humain,
Levant de temps en temps sa tête appesantie,
Pour jeter un regard de colère et d'envie
Sur les palais de Rome, où, du pied de l'autel,
A ses rivaux de loin souriait Raphaël.
Là, c'était le Corrège, homme pauvre et modeste,
Travaillant pour son coeur, laissant à Dieu le reste;
Le Giorgione, superbe, au jeune Titien
Montrant du sein des mers son beau ciel vénitien;
Bartholomé, pensif, le front dans la poussière,
Brisant son jeune coeur sur un autel de pierre,
Interrogé tout bas sur l'art par Raphaël,
Et bornant sa réponse à lui montrer le ciel...
Temps heureux, temps aimés ! Mes mains alors peut-être
Mes lâches mains, pour vous auraient pu s'occuper;
Mais aujourd'hui pour qui? dans quel but? sous quel maître ?
L'artiste est un marchand, et l'art est un métier.
Un pâle simulacre, une vile copie,
Naissent sous le soleil ardent de l'Italie
Nos oeuvres ont un an, nos gloires ont un jour;
Tout est mort en Europe, -oui, tout, -jusque l'amour

Ah ! qui que vous soyez, vous qu'un fatal génie
Pousse à ce malheureux métier de poésie
Rejetez loin de vous, chassez-moi hardiment
Toute sincérité, gardez que l'on ne voie
Tomber de votre coeur quelques gouttes de sang;
Sinon, vous apprendrez que la plus courte joie
Coûte cher, que le sage est ami du repos,
Que les indifférents sont d'excellents bourreaux.
Heureux, trois fois heureux, l'homme dont la pensée
Peut s'écrire au tranchant du sabre ou de l'épée !
Ah ! qu'il doit mépriser ces rêveurs insensés
Qui, lorsqu'ils ont pétri d'une fange sans vie
Un vil fantôme, un songe, une froide effigie,
S'arrêtent pleins d'orgueil, et disent: C'est assez !
Qu'est la pensée, hélas ! quand l'action commence?
L'une recule où l'autre intrépide s'avance.
Au redoutable aspect de la réalité,
Celle-ci prend le fer, et s'apprête à combattre;
Celle-là, frêle idole, et qu'un rien peut abattre,
Se détourne, en voilant son front inanimé.

Meurs, Weber ! meurs courbé sur ta harpe muette;
Mozart t'attend.-Et toi, misérable poète;
Qui que tu sois, enfant, homme, si ton coeur bat,
Agis ! jette ta lyre; au combat, au combat !
Ombre des temps passés, tu n'es pas de cet âge.
Entend-on le nocher chanter pendant l'orage?
A l'action! au mal ! Le bien reste ignoré.
Allons ! cherche un égal à des maux sans remède.
Malheur à qui nous fit ce sens dénaturé !
Le mal cherche le mal, et qui souffre nous aide.
L'homme peut haïr l'homme, et fuir; mais malgré lui,
Sa douleur tend la main à la douleur d'autrui.
C'est tout. Pour la pitié, ce mot dont on nous leurre,
Et pour tous ces discours prostitués sans fin,
Que l'homme au coeur joyeux jette à celui qui pleure,
Comme le riche jette au mendiant son pain,
Qui pourrait en vouloir? et comment le vulgaire,
Quand c'est vous qui souffrez, pourrait-il le sentir,
Lui que Dieu n'a pas fait capable de souffrir?
Allez sur une place, étalez sur la terre
Un corps plus mutilé que celui d'un martyr,
Informe, dégoûtant, traîné sur une claie,
Et soulevant déjà l'âme prête à partir;
La foule vous suivra. Quand la douleur est vraie,
Elle l'aime. Vos maux, dont on vous saura gré,
Feront horreur à tous, à quelques-uns pitié.
Mais changez de façon: découvrez-leur une âme
Par le chagrin brisée, une douleur sans fard,
Et dans un jeune coeur des regrets de vieillard;
Dites-leur que sans mère, et sans soeur, et sans femme,
Sans savoir où verser, avant que de mourir,
Les pleurs que votre sein peut encor contenir,
Jusqu'au soleil couchant vous n'irez point peut-être.
Qui trouvera le temps d'écouter vos malheurs ?
On croit au sang qui coule, et l'on doute des pleurs.
Votre ami passera, mais sans vous reconnaître.

-Tu te gonfles, mon coeur?... Des pleurs, le croirais-tu,
Tandis que j'écrivais ont baigné mon visage.
Le fer me manque-t-il, ou ma main sans courage
A-t-elle lâchement glissé sur mon sein nu?
-Non, rien de tout cela. Mais si loin que la haine
De cette destinée aveugle et sans pudeur
Ira, j'y veux aller.-J'aurai du moins le coeur
De la mener si bas que la honte l'en prenne.

1831

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MessageSujet: Re: Alfred de Musset   Lun 28 Avr 2008 - 10:53

Chanson

J'ai dit à mon coeur, à mon faible coeur:
N'est-ce point assez d'aimer sa maîtresse ?
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
C'est perdre en désirs le temps du bonheur?

Il m'a répondu: Ce n'est point assez,
Ce n'est point assez d'aimer sa maîtresse;
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
Nous rend doux et chers les plaisirs passés ?

J'ai dit à mon coeur, à mon faible coeur :
N'est-ce point assez de tant de tristesse?
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
C'est à chaque pas trouver la douleur ?

Il m'a répondu : Ce n'est point assez,
Ce n'est point assez de tant de tristesse
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
Nous rend doux et chers les chagrins passés ?


1831

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MessageSujet: Re: Alfred de Musset   Lun 28 Avr 2008 - 10:55

Le Saule


FRAGMENT
. . . . . . . . . . . . . . . .

I

Il se fit tout à coup le plus profond silence,
Quand Georgina Smolen se leva pour chanter.

Miss Smolen est très pâle. - Elle arrive de France,
Et regrette le sol qu'elle vient de quitter.
On dit qu'elle a seize ans. - Elle est Américaine;
Mais, dans ce beau pays dont elle parle à peine,
Jamais deux yeux plus doux n'ont du ciel le plus pur
Sondé la profondeur et réfléchi l'azur.
Faible et toujours souffrante, ainsi qu'un diadème
Elle laisse à demi, sur son front orgueilleux,
En longues tresses d'or tomber ses longs cheveux.
Elle est de ces beautés dont on dit qu'on les aime
Moins qu'on ne les admire; - un noble, un chaste coeur:
La volupté, pour mère, y trouva la pudeur.
Bien que sa voix soit douce, elle a sur le visage,
Dans les gestes, l'abord, et jusque dans ses pas,
Un signe de hauteur qui repousse l'hommage,
Soit tristesse ou dédain, mais qui ne blesse pas.
Dans un âge rempli de crainte et d'espérance,
Elle a déjà connu la triste indifférence,
Cette fille du temps. - Qui pourrait cependant
Se lasser d'admirer ce front triste et charmant
Dont l'aspect seul éloigne et guérit toute peine?
Tant sont puissants, hélas! sur la misère humaine
Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur,
Jeunesse de visage et jeunesse de coeur!
Chose étrange à penser, il paraît difficile
Au regard le plus dur et le plus immobile
De soutenir le sien. - Pourquoi? Qui le dira?
C'est un mystère encor. - De ce regard céleste
L'atteinte, allant au coeur, est sans doute funeste,
Et devra coûter cher à qui la recevra.

Miss Smolen commença; - l'on ne voyait plus qu'elle.
On connaît ce regard qu'on veut en vain cacher,
Si prompt, si dédaigneux, quand une femme est belle!...
Mais elle ne parut le fuir ni le chercher.

Elle chanta cet air qu'une fièvre brûlante
Arrache, comme un triste et profond souvenir,
D'un coeur plein de jeunesse et qui se sent mourir;
Cet air qu'en s'endormant Desdemona tremblante,
Posant sur son chevet son front chargé d'ennuis,
Comme un dernier sanglot, soupire au sein des nuits.

D'abord ses accents purs, empreints d'une tristesse
Qu'on ne peut définir, ne semblèrent montrer
Qu'une faible langueur, et cette douce ivresse
Où la bouche sourit, et les yeux vont pleurer.
Ainsi qu'un voyageur couché dans sa nacelle,
Qui se laisse au hasard emporter au courant,
Qui ne sait si la rive est perfide ou fidèle,
Si le fleuve à la fin devient lac ou torrent;
Ainsi la jeune fille, écoutant sa pensée,
Sans crainte, sans effort, et par sa voix bercée,
Sur les flots enchantés du fleuve harmonieux
S'éloignait du rivage en regardant les cieux...

Quel charme elle exerçait! Comme tous les visages
S'animaient tout à coup d'un regard de ses yeux!
Car, hélas! que ce soit, la nuit dans les orages,
Un jeune rossignol pleurant au fond des bois,
Que ce soit l'archet d'or, la harpe éolienne,
Un céleste soupir, une souffrance humaine,
Quel est l'homme, aux accents d'une mourante voix,
Qui, lorsque pour entendre il a baissé la tête,
Ne trouve dans son coeur, même au sein d'une fête,
Quelque larme à verser, - quelque doux souvenir
Qui s'allait effacer et qu'il sent revenir?

Déjà le jour s'enfuit, - le vent souffle, - silence!
La terreur brise, étend, précipite les sons.
Sous les brouillards du soir le meurtrier s'avance,
Invisible combat de l'homme et des démons!
A l'action, Iago! Cassio meurt sur la place.
Est-ce un pêcheur qui chante, est-ce le vent qui passe?
Ecoute, moribonde! il n'est pire douleur
Qu'un souvenir heureux dans les jours de malheur.

Mais lorsqu'au dernier chant la redoutable flamme
Pour la troisième fois vient repasser sur l'âme
Déjà prête à se fondre, et que dans sa frayeur
Elle presse en criant sa harpe sur son coeur...
La jeune fille alors sentit que son génie
Lui demandait des sons que la terre n'a pas;
Soulevant par sanglots des torrents d'harmonie,
Mourante, elle oubliait l'instrument dans ses bras.
O Dieu! mourir ainsi, jeune et pleine de vie...
Mais tout avait cessé, le charme et les terreurs,
Et la femme en tombant ne trouva que des pleurs.

Pleure, le ciel te voit! pleure, fille adorée!
Laisse une douce larme au bord de tes yeux bleus
Briller, en s'écoulant, comme une étoile aux cieux!
Bien des infortunés dont la cendre est pleurée
Ne demandaient pour vivre et pour bénir leurs maux
Qu'une larme, - une seule, et de deux yeux moins beaux!

Echappant aux regards de la foule empressée,
Miss Smolen s'éloignait, la rougeur sur le front;
Sur le bord du balcon elle resta penchée.

Oh! qui l'a bien connu, ce mouvement profond,
Ce charme irrésistible, intime, auquel se livre
Un coeur dans ces moments de lui-même surpris,
Qu'aux premiers battements un doux mystère enivre,
Jeune fleur qui s'entr'ouvre à la fraîcheur des nuits!
[Fille de la douleur! harmonie! harmonie!
Langue que pour l'amour inventa le génie!
Qui nous vins d'Italie, et qui lui vint des cieux!
Douce langue du coeur, la seule où la pensée,
Cette vierge craintive et d'une ombre offensée,
Passe en gardant son voile, et sans craindre les yeux.
Qui sait ce qu'un enfant peut entendre et peut dire
Dans tes soupirs divins nés de l'air qu'il respire,
Tristes comme son coeur et doux comme sa voix?
On surprend un regard, une larme qui coule;
Le reste est un mystère ignoré de la foule,
Comme celui des flots, de la nuit et des bois!... ]

Oh! quand tout a tremblé, quand l'âme tout entière
Sous le démon divin se sent encor frémir,
Pareille à l'instrument qui ne peut plus se taire,
Et qui d'avoir chanté semble longtemps gémir...
Et quand la faible enfant, que son délire entraîne,
Mais qui ne sait d'amour que ce qu'elle en rêva,
Vint à lever les yeux... La belle Américaine
Qui dérobait les siens, enfin les souleva.

Sur qui? - Bien des regards, ainsi qu'on peut le croire,
Comme un regard de reine avaient cherché le sien.
Que de fronts orgueilleux qui s'en seraient fait gloire!
Sur qui donc? - Pauvre enfant, le savait-elle bien?

Ce fut sur un jeune homme à l'oeil dur et sévère,
Qui la voyait venir et ne la cherchait pas;
Qui, lorsqu'elle emportait une assemblée entière,
N'avait pas dit un mot, ni fait vers elle un pas.
Il était seul, debout, - un étrange sourire, -
Sous de longs cheveux blonds des traits efféminés; -
A ceux qui l'observaient son regard semblait dire:
On ne vous croira pas si vous me devinez.
Son costume annonçait un fils de l'Angleterre;
Il est, dit-on, d'Oxford. - Né dans l'adversité,
Il habite le toit que lui laissa son père,
Et prouve un noble sang par l'hospitalité.
Il se nomme Tiburce.

On dit que la nature
A mis dans sa parole un charme singulier,
Mais surtout dans ses chants; que sa voix triste et pure
A des sons pénétrants qu'on ne peut oublier.
Mais à compter du jour où mourut son vieux père,
Quoi qu'on fît pour l'entendre, il n'a jamais chanté.

D'où la connaissait-il? ou quel secret mystère
Tient sur cet étranger son regard arrêté?
Quel souvenir ainsi les met d'intelligence?
S'il la connaît, pourquoi ce bizarre silence?
S'il ne la connaît pas, pourquoi cette rougeur?
On ne sait. - Mais son oeil rencontra l'oeil timide
De la vierge tremblante, et le sien plus rapide
Sembla comme une flèche aller chercher le coeur.
Ce ne fut qu'un éclair. L'invisible étincelle
Avait jailli de l'âme, et Dieu seul l'avait vu!
Alors, baissant la tête, il s'avança vers elle,
Et lui dit: "M'aimes-tu, Georgette, m'aimes-tu?" suite

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MessageSujet: Re: Alfred de Musset   Lun 28 Avr 2008 - 10:55

II

Tandis que le soleil s'abaisse à l'horizon,
Tiburce semble attendre, au seuil de sa maison,
L'heure où dans l'Océan l'astre va disparaître.
A travers les vitraux de la sombre fenêtre,
Les dernières lueurs d'un beau jour qui s'enfuit
Percent encor de loin le voile de la nuit.

Deux puissants destructeurs ont marqué leur présence
Dans le manoir désert du pauvre étudiant:
Le temps et le malheur. - Tu gardes le silence,
Vieux séjour des guerriers, autrefois si bruyant!

Dans les longs corridors qui se perdent dans l'ombre,
Où de tristes échos répètent chaque pas,
Se mêlaient autrefois des serviteurs sans nombre...
La coupe des festins égaya les repas.

Une lampe, qu'au loin on aperçoit à peine,
Prouve que de ces murs un seul est habité.
Ainsi tombe et périt le féodal domaine;
Ici la solitude, - ici la pauvreté.
Ce sont les lourds arceaux d'un vieux laboratoire
Que Tiburce a choisis; - non loin est un caveau,
Peut-être une prison, - peut-être un oratoire;
Car rien n'approche autant d'un autel qu'un tombeau.

Là, dans le vieux fauteuil de la noble famille,
Où les enfants priaient, où mouraient les vieillards,
S'agenouilla jadis plus d'une chaste fille
Qui poursuivait des yeux de lointains étendards.
Plus tard, c'est encor là qu'à l'heure où le coq chante,
Demandant au néant des trésors inouïs,
L'alchimiste courbé, d'une main impuissante,
Frappa son front ridé dans le calme des nuits.
Le philosophe oisif disséqua sa pensée...
La science aujourd'hui, rencontrant sous ses pieds
Les vestiges poudreux d'une route effacée,
Sourit aux vains efforts des siècles oubliés.

Sur le chevet du lit pend cette triste image,
Où Raphaël, traînant une famille en deuil,
Dépose l'Homme-Dieu de la croix au cercueil.
Sa mère de ses mains veut couvrir son visage.
Ses bras se sont raidis, et, pour la ranimer,
Ses filles n'ont, hélas! que leur sainte prière...
Ah! blessures du coeur, votre trace est amère!
Promptes à vous ouvrir, lentes à vous fermer!

Ici c'est Géricault et sa palette ardente;
Mais qui peut oublier cette fausse Judith,
Et dans la blanche main d'une perfide amante
La tête qu'en mourant Allori suspendit?

Et plus loin - la clarté d'une lampe sans vie
Agite sur les murs, dans l'ombre appesantie,
Un marbre mutilé. - Père d'un temps nouveau,
Ta mémoire, ô héros, ne sera point troublée!
Ton image se cache et doit rester voilée
Sur la terre où l'on boit encore à Waterloo...

Les arts, ces dieux amis, fils de la solitude,
Sont rois sous cette voûte; auprès d'eux l'humble étude
Vient d'un baiser de paix rassurer la douleur;
Et toi surtout, et toi, triste et fidèle amie,
A qui l'infortuné, dans ses nuits d'insomnie,
Dit tout bas ses secrets qui dévorent le coeur,
Toi, déesse des chants, à qui, dans son supplice,
La douleur tend les bras, criant: - Consolatrice!
Consolatrice!

A l'âge où la chaleur du sang
Fait éclore un désir à chaque battement,
Où l'homme, apercevant, des portes de la vie,
La Mort à l'horizon, s'avance et la défie, -
Parmi les passions qui viennent tour à tour
S'asseoir au fond du coeur sur un trône invisible,
La haine, - l'intérêt, - l'ambition, - l'amour,
Tiburce n'en connaît qu'une, - la plus terrible.
Jusqu'à ce jour, du moins, le sillon n'a senti
Des autres que le germe; une seule a grandi.
Quant à cette secrète et froide maladie,
Misérable cancer d'un monde qui s'en va,
Ce facile mépris de l'homme et de la vie,
Nul de l'avoir connu jamais ne l'accusa.
Mais pourquoi cherchait-il ainsi la solitude?

On ne sait. - Dès longtemps il chérissait l'étude.
Autrefois ignoré, mais content de son sort,
Il marcha sur les pas de ceux à qui la mort
Révèle les secrets de l'être et de la vie.
Incliné sous sa lampe, infatigable amant
D'une science aride et longtemps poursuivie,
On le voyait, la nuit, écrire assidûment;
Ou quelquefois encor, quand l'astre au front d'albâtre
Efface les rayons de son disque incertain,
Il osait, oubliant sa tâche opiniâtre,
Etudier les lois de ces mondes sans fin,
Flots d'une mer de feu sur nos fronts balancée,
Et que n'ont pu compter ni l'oeil ni la pensée!...
Mais, hélas! que de jours, que de longs jours passés,
Ont vu depuis ce temps ses travaux délaissés!
Renfermé dans les murs où mourut son vieux père,
Depuis plus de deux ans, sous son toit solitaire
Il vit seul, loin des yeux, - heureux, - car ses amis,
En calculant les jours, n'ont point compté les nuits.
Peut-être en se cachant voulait-il le silence...
Qui savait ses projets? Nul ne connaît celui
Qui le fait sur le seuil demeurer aujourd'hui.

Mais la nuit à grands pas sur la terre s'avance,
Et les ombres déjà, que le vent fait frémir,
Sur le sol obscurci semblent se réunir.
Le repos par degrés s'étend sur les campagnes;
L'astre baisse, - il s'arrête au sommet des montagnes,
Jette un dernier regard aux cimes des forêts,
Et meurt. - Les nuits d'hiver suivent les soirs de près.

Quelques groupes épards d'oisifs, de jeunes filles,
De joyeux villageois regagnant la cité,
Se distinguent encor, malgré l'obscurité.
Sur le chaume habité par de pauvres familles,
Des feux de loin en loin enfument les vieux toits
Noircis par l'eau du ciel dont dégouttent les bois.
Tandis que des enfants la voix fraîche et sonore,
Montant avec l'encens de la maison de Dieu,
Au bruit confus des mers au loin se mêle encore,
Et fait frémir au vent les vitraux du saint lieu,
Quelques refrains grossiers que l'on entend à peine
Rappellent au passant le jour du samedi.
Le buveur nonchalant a laissé loin de lui
L'artisan de la veille, obsédé par la gêne,
Qui, baignant de sueur chaque morceau de pain,
Travaillant pour le jour, doute du lendemain.
L'oubli, ce vieux remède à l'humaine misère,
Semble avec la rosée être tombé des cieux.
Se souvenir, hélas! - oublier, - c'est sur terre
Ce qui, selon les jours, nous fait jeunes ou vieux!

Tiburce contemplait cette bizarre scène;
Son oeil sous les vapeurs apercevait à peine
Les fantômes mouvants qui passaient devant lui
Dieu juste! sous ces toits que d'humbles destinées
S'achevant en silence ainsi qu'elles sont nées! -
Et Tiburce pensa qu'il était pauvre aussi.

Ah! Pauvreté, marâtre! à qui donc est utile
Celui qui d'un sein maigre a bu ton lait stérile?
A quoi ressemble l'homme, ignoré du destin,
Qui, reprenant le soir son sentier du matin,
Marchant à pas comptés dans sa vie inconnue,
S'endort quand sur son toit la nuit est descendue?
Peut-être est-ce le sage; - un moins pesant fardeau
Courbe plus lentement son front jusqu'au tombeau;
Mais celui qu'un fatal et tout-puissant génie
Livre dans l'ombre épaisse à la pâle Insomnie,
Celui qui, pour souffrir ne se reposant pas,
Vit d'une double vie, - oh! qu'est-il ici-bas?
Pareille à l'ange armé du saint glaive de flamme,
L'invincible Pensée a du seuil de son âme
Chassé le doux sommeil, comme un hôte étranger.
Seule elle y règne, - et n'est pas longue à la changer
En une solitude immense, et plus profonde
Que les déserts perdus sur les bornes du monde!

Mais silence! écoutez! - c'est le son du beffroi.
Tiburce s'est levé: "L'heure de la prière!
Dit-il, soit: c'est mon heure! ils prieront Dieu pour moi!"
Il marche; il est parti...

Le jour et la lumière
Des sinistres projets sont mauvais confidents.
Là, les audacieux sont nommés imprudents.
La pensée, évitant l'oeil vulgaire du monde,
S'enfuit au fond du coeur. - La nuit, la nuit profonde
Vient seule relever, à l'heure du sommeil,
Les fronts qui s'inclinaient aux rayons du soleil.
. . . . . . . . . . . . . . . .

[Pâle étoile du soir, messagère lointaine,
Dont le front sort brillant des voiles du couchant,
De ton palais d'azur, au sein du firmament,
Que regardes-tu dans la plaine?

La tempête s'éloigne, et les vents sont calmés.
La forêt, qui frémit, pleure sur la bruyère;
Le phalène doré, dans sa course légère,
Traverse les prés embaumés.
Que cherches-tu sur la terre endormie?
Mais déjà vers les monts je te vois t'abaisser;
Tu fuis, en souriant, mélancolique amie,
Et ton tremblant regard est près de s'effacer.

Etoile qui descends sur la verte colline,
Triste larme d'argent du manteau de la Nuit,
Toi qui regarde au loin le pâtre qui chemine,
Tandis que pas à pas son long troupeau le suit, -
Etoile, où t'en vas-tu, dans cette nuit immense?
Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux?
Où t'en vas-tu si belle, à l'heure du silence,
Tomber comme une perle au sein profond des eaux?
Ah! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête
Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux,
Avant de nous quitter, un seul instant arrête; -
Etoile de l'amour, ne descends pas des cieux*!]


Ces vingt-quatre vers sont répétés dans Frédéric et Bernerette

suite

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MessageSujet: Re: Alfred de Musset   Lun 28 Avr 2008 - 10:57

III
. . . . . . . . . . . . . . . .

"C'est vrai, Bell, répondit Georgette à son amie,
Souvent jusqu'à la nuit j'aime à rester ici.
La mer y vient mourir sur la plage endormie...

- Mais qu'as-tu? dit Bella: pourquoi pleurer ainsi?

- Restons, restons toujours; ce sont de douces larmes...,
Douces, et sans motif... et des larmes pourtant!
As-tu peur? mais la peur elle-même a ses charmes...
C'est mon plaisir du soir; restons un seul instant.

- Hélas! bonne Georgette, il faut bien qu'on te cède;
Mais la nuit va venir, et... Dieu nous soit en aide!
Pourquoi donc dans ma main sens-je frémir ta main?"

Georgette, en soupirant, regarda son amie:

"Ainsi, Bella, pour toi, de ce double chemin
Où l'on dit que nos pas s'égarent dans la vie,
Un seul, un seul existe, et te sera connu!
L'hiver prochain, dis-moi, Bell, quel âge auras-tu?
Mais que dis-je? notre âge est à peu près le même.
Je suis folle, et c'est tout. Pauvre Bella, je t'aime
Du fond du coeur.

- Mon Dieu! Georgina, qu'as-tu donc?
Tu ne te soutiens plus...

- Pardon, chère, pardon!
Tiens, donne-moi ton bras, et revenons ensemble."

Toutes deux lentement marchèrent quelques pas.

"Non! cria Georgina, non, je ne le puis pas!
Je ne puis pas le fuir! N'est-ce pas qu'il te semble,
Bella, que je suis pâle, et que je dois souffrir?
C'est le bruit de ces flots, de ce vent qui murmure,
C'est l'aspect de ces bois, c'est toute la nature
Qui me brise le coeur, et qui me fait mourir!...
Ah! Bella, ma Bella, rien que par la pensée,
Tant souffrir! Quelle nuit terrible j'ai passée!
Terrible et douce, amie! écoute, écoute-moi...

- Parle, ma Georgina, raconte-moi ta peine.

- Oui, tout à toi, Bella, car ma pauvre âme est pleine,
Et qui me soutiendra, chère, si ce n'est toi?
Soeur de mon âme, écoute. O mon unique amie,
C'est de bonheur, Bella, que je meurs! c'est ma vie
Qui dans cet océan se perd comme un ruisseau.
Pour toi, ces eaux, ces bois, tout est muet, ma chère!
Viens, ma bouche et mon coeur t'en diront le mystère...
Rappelons-nous Hamlet, et sois mon Horatio."


IV
. . . . . . . . . . . . . . . .

Au bord d'une prairie, où la fraîche rosée
Incline au vent du soir la bruyère arrosée,
Le château de Smolen, vénérable manoir,
Découpe son portail sous un ciel triste et noir.
C'est au pied de ces murs que Tiburce s'arrête.
Il écoute. - A travers les humides vitraux,
Il voit passer une ombre et luire des flambeaux:
"A cette heure! dit-il. Est-ce encore une fête?"
Puis, avec un murmure, il ajoute plus bas:
"M'aurait-elle trompé?" Dans ce moment, un pas
Au penchant du coteau semble se faire entendre...
Il est sans armes, seul. - Viendrait-on le surprendre?

Il hésite, - il approche à pas silencieux.
Caché sous le portail qui couvre une ombre épaisse,
Tour à tour près du mur il se penche et se baisse...
Quel spectacle imprévu vient de frapper ses yeux!

Près de l'ardent foyer où le chêne pétille,
Le vieux Smolen courbé récite à haute voix
L'oraison qu'après lui répète sa famille. -
Comme dans ce guerrier si terrible autrefois
La sainte paix de l'âme efface les années!

Il prie, et cependant deux femmes inclinées
Pour parler au Seigneur se reposent sur lui.
Tiburce les connaît; - l'une est âgée - et l'autre...
- Corrupteur, corrupteur, que viens-tu faire ici?
Vois! elle est à genoux, mais les chants de l'apôtre
Ne retentissent plus dans le fond de son coeur.
Pourquoi ces mouvements, ces yeux fixés à terre?
Qui rendra maintenant cette fille à son père?...
Qui sait si ce vieillard, certain de son honneur,
Tout en priant ainsi, n'a pas de sa parole
Détourné sa pensée, et s'il ne bénit pas
En ce moment, hélas! l'enfant qui le console,
Et dont l'ange gardien fuit au bruit de tes pas?...

Mais non, non, ce vieillard ne saurait douter d'elle.
Soixante ans de vertu l'on fait croire au bonheur.
Georgina s'est levée. - Ah! que cette pâleur
Lui sied bien à tes yeux, Tiburce, et qu'elle est belle!
Courbe-toi, jeune fille, et du pied de l'autel
Viens présenter ton front au baiser paternel.
Presse, en te retirant, sur ta lèvre brûlante,
La main de ce vieillard; - encor! - bien! presse-la!
N'entends-tu pas ton coeur, douce et loyale amante,
Ton coeur qui bat de joie, et te crie: "Il est là!"

Il est là, miss Smolen, qui t'attend, et qui compte
Les bénédictions d'un père à son enfant.
Il est là, sur le seuil, qui descend et qui monte,
Comme un larron de nuit que la frayeur surprend.
Hâte-toi, le temps fuit! l'horizon se colore!
L'astre des nuits bientôt va briller, - hâte-toi!

Mais à peine au château quelques clartés encore
S'agitent çà et là. - Le silence, - l'effroi. -
Quelques pas, quelques sons traversent la nuit sombre;
Une porte a gémi dans un long corridor. -
Tiburce attend toujours. - Le ravisseur, dans l'ombre,
N'a-t-il pas des pensers de meurtrier? - Tout dort.

Oh! qui n'a pas senti son coeur battre plus vite
A l'heure où sous le ciel l'homme est seul avec Dieu;
Qui ne s'est retourné, croyant voir à sa suite
Quelque forme glisser, - quand des lignes de feu,
Se croisant en tous sens, brillent dans les ténèbres,
Comme les veines d'or du mur d'airain des nuits!
Lorsque l'homme effrayé, soulevant les tapis
Qui se froissent sur lui, croit que des cris funèbres
De courir à son or sont venus l'avertir...
Malheur! quand la nuit vient, l'homme est fait pour dormir.

Il est certain qu'alors l'Effroi sur notre tête
Passe comme le vent sur la cime des bois,
Et lorsqu'à son aspect le coeur manque, il s'arrête,
Et saisit aux cheveux l'homme resté sans voix.

Derrière l'angle épais d'une fenêtre obscure,
Tiburce resté seul avançait à grands pas.
Aux rayons de la lune une blanche figure
Parut à son approche et glissa dans ses bras;
"Hélas! après deux ans!" dit-elle, et sa pensée
Mourut dans un soupir sur sa lèvre glacée.:.


V

"Qu'avez-vous, mon ami? pourquoi ce front chagrin?
Seigneur, me cachez-vous vos sujets de tristesse?
Vous avez négligé de prier ce matin;
Cher seigneur, vous souffrez. Le mal qui vous oppresse
Me fait souffrir aussi.

- Rien, rien, dit le vieillard.
Où donc est votre fille? elle descend bien tard.

- Dieu du ciel! Georgina, mon cher seigneur, vous aime,
Et vos chagrins la font souffrir comme moi-même;
Elle pleure. O Smolen! qui vous a, cette nuit,
Fait tout à coup ainsi sortir de votre lit?
- Silence! disiez-vous; - et cependant, pensai-je,
Les chemins et les toits sont recouverts de neige.
Hélas! je parle au nom d'une vieille amitié,
Qui de vos soixante ans a porté la moitié.

- Je suis malade, femme, et rien de plus.

- Malade?
Quoi! Smolen est malade, et par cette saison
Expose son front chauve à l'agitation
D'une nuit de tempête? Et seul, la nuit, s'évade
En me criant: "Silence!" - ainsi qu'un assassin
Que l'esprit de malheur conduit à son dessein?
Oui, vous êtes malade, ou je suis bien trompée.
C'est le coeur, cher seigneur, le coeur qui souffre en vous.
Pitié, mon Dieu! Pourquoi demander votre épée?
Où voulez-vous aller? Seigneur, songez à nous.
Allez-vous dans le deuil laisser votre famille?

- Rien, rien, dit le vieillard. Mais où donc est ma fille?"


VI

Comme avec majesté sur ces roches profondes
Que l'inconstante mer ronge éternellement,
Du sein des flots émus sort l'astre tout-puissant,
Jeune et victorieux, - seule âme des deux mondes!
L'Océan, fatigué de suivre dans les cieux
Sa déesse voilée au pas silencieux,
Sous les rayons divins retombe et se balance.
Dans les ondes sans fin plonge le ciel immense.
La terre lui sourit. - C'est l'heure de prier.

Etre sublime! Esprit de vie et de lumière,
Qui, reposant ta force au centre de la terre,
Sous ta céleste chaîne y restes prisonnier!
Toi, dont le bras puissant, dans l'éternelle plaine,
Parmi les astres d'or la soulève et l'entraîne
Sur la route invisible, où d'un regard de Dieu
Tomba dans l'infini l'hyperbole de feu!
Tu peux faire accourir ou chasser la tempête
Sur ce globe d'argile à l'espace jeté,
D'où vers son Créateur l'homme élevant sa tête
Passe et tombe en rêvant une immortalité;
Mais comme toi son sein renferme une étincelle
De ce foyer de vie et de force éternelle,
Vers lequel en tremblant le monde étend les bras,
Prêt à s'anéantir, s'il ne l'animait pas!
Son essence à la tienne est égale et semblable.
Lorsque Dieu l'en tira pour lui donner le jour,
Il te fit immortel, et le fit périssable.
Il te fit solitaire, et lui donna l'amour.
Amour! torrent divin de la source infinie!
O dieu d'oubli, dieu jeune, au front pâle et charmant!
Toi que tous ces bonheurs, tous ces biens qu'on envie
Font quelquefois de loin sourire tristement,
Qu'importe cette mer, son calme et ses tempêtes,
Et ces mondes sans nom qui roulent sur nos têtes,
Et le temps et la vie, au coeur qui t'a connu?
Fils de la Volupté, père des Rêveries,
Tes filles sur ton front versent leurs fleurs chéries,
Ta mère en soupirant t'endort sur son sein nu!
A cette heure d'espoir, de mystère et de crainte
Où l'oiseau des sillons annonce le matin,
Tiburce de la ville avait gagné l'enceinte,
Et de son pauvre toit reprenait le chemin.
Tout se taisait au loin dans les blanches prairies:
Tout, jusqu'au souvenir, se taisait dans son coeur.
Pour la nature et l'homme, ainsi parfois la vie
A ses jours de soleil et ses jours de bonheur.
C'est une pause - un calme - une extase indicible.
Le Temps - ce voyageur qu'une main invisible,
D'âge en âge, à pas lents, mène à l'éternité -
Sur le bord du chemin, pensif, s'est arrêté.

Ah! brûlante, brûlante, ô nature! est la flamme
Que d'un être adoré la main laisse à la main,
Et la lèvre à la lèvre, et l'âme au fond de l'âme!
Devant tes voluptés, ô Nuit! c'est le Matin
Qui devrait disparaître et replier ses ailes!
Pourquoi te réveiller, quand, loin des feux du jour,
Aux accents éloignés de tes soeurs immortelles,
Tes beaux yeux se fermaient dans les bras de l'Amour?
Que fais-tu, jeune fille, à cette heure craintive?
Lèves-tu ton front pâle au bord du flot dormant,
Pour suivre à l'horizon les pas de ton amant?
La vaste mer, Georgette, a couvert cette rive.
L'écume de ses eaux trompera tes regards.
Tu la prendras de loin pour le pied des remparts
Où de ton bien-aimé tu crois voir la demeure.
Rentre, coeur plein d'amour! les vents d'est à cette heure
Glissent dans tes cheveux, et leur souffle est glacé.
Retourne au vieux manoir, et songe au temps passé!

Sous les brouillards légers qui dérobaient la terre,
Tiburce dans les prés s'avançait lentement.
Il atteignit enfin la maison solitaire
Que rougissaient déjà les feux de l'orient. -
Ce fut à ce moment qu'en refermant sa porte
Il sentit tout à coup un bras lui résister:
"Qui donc lutte avec moi?" dit-il d'une voix forte.
"Homme, dit le vieillard, songez à m'écouter."

Suite
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MessageSujet: Re: Alfred de Musset   Lun 28 Avr 2008 - 10:57

VII
. . . . . . . . . . . . . . . .

C'est une chose étrange, à cet instant du jour,
De voir ainsi les soeurs, au fond de ce vieux cloître,
Parler en s'agitant, et passer tour à tour.
Tantôt subitement le bruit semble s'accroître,
Puis tout à coup il cesse, et tous pour un moment
Demeurent en silence, et comme dans la crainte
De quelque singulier et triste événement.
Ecoutez! - écoutez! - N'est-ce pas une plainte
Que nous venons d'entendre? On dirait une voix
Qui souffre et qui gémit pour la dernière fois.
Elle sort d'un caveau que la foule environne.
Des pleurs, un crucifix, des femmes à genoux...
O soeurs, ô pâles soeurs! sur qui donc priez-vous?
Qui de vous va mourir? qui de vous abandonne
Un vain reste de jours oubliés et perdus?
Car vous, filles de Dieu, vous ne les comptez plus.
Que le sort les épargne ou qu'il vous les demande,
Vous attendez la mort dans des habits de deuil;
Et qui sait si pour vous la distance est plus grande,
Ou de la vie au cloître, - ou du cloître au cercueil?

Inclinée à demi sur le bord de sa couche,
Une femme, - une enfant, faible, mais belle encor,
Semble en se débattant lutter avec la mort.
Ses bras cherchent dans l'ombre et se tordent. Sa bouche
Fait pour baiser la croix des efforts impuissants.
Elle pleure, - elle crie, - elle appelle à voix haute
Sa mère... - O pâles soeurs, quelle fut donc sa faute?
Car ce n'est pas ainsi que l'on meurt à seize ans.

Le soleil a deux fois rendu le jour au monde
Depuis que dans ce cloître un vieillard l'amena.
Il regarda tomber sa chevelure blonde,
Lui montra sa cellule, - et puis lui pardonna.
Elle était à genoux quand il s'éloigna d'elle;
Mais en se relevant une pâleur mortelle
La força de chercher un bras pour s'appuyer, -
Et depuis ce moment on n'a plus qu'à prier.
Ah! priez sur ce lit! priez pour la mourante!
Si jeune! et voyez-la, sa main faible et tremblante
Vous montre en expirant le lieu de la douleur, -
Et, quel que soit son mal, il est venu du coeur.

Savez-vous ce que c'est qu'un coeur de jeune fille?
Ce qu'il faut pour briser ce fragile roseau
Qui ploie et qui se courbe au plus léger fardeau?
L'amitié, - le repos, - celui de sa famille; -
La douce confiance, - et sa mère, - et son Dieu, -
Voilà tous ses soutiens; qu'un seul lui manque, adieu!
Ah! priez. Si la mort, à son heure dernière,
A la clarté du ciel entr'ouvrait sa paupière,
Peut-être elle dirait, avant de la fermer,
Comme Desdemona: "Tuer pour trop aimer".

Il est sous le soleil de douces créatures
Sur qui le ciel versa ses beautés les plus pures,
Etres faibles et bons, trop charmants pour souffrir,
Que l'homme peut tuer, mais qu'il ne peut flétrir.
Le Malheur, ce vieillard à la main desséchée,
Voit s'incliner leur tête avant qu'il l'ait touchée;
Ils veulent ici-bas d'un trône, - ou d'un tombeau.

Telles furent, hélas! bien des infortunées
Que dévora la tombe au sortir du berceau,
Que le ciel au bonheur avait prédestinées;
Et telle fut aussi celle qui va mourir.

Déjà le mal atteint les sources de la vie.
A peine, soulevant sa tête appesantie,
Sa main, son bras tremblant, peuvent la soutenir.
Cependant elle cherche, - elle écoute sans cesse;
A travers les vitraux, sur la muraille épaisse,
Tombe un rayon. - Hélas! c'est encore un beau jour.
Tout renaît, la chaleur, la vie et la lumière.
Ah! c'est quand un beau ciel sourit à notre terre,
Que l'aspect de ces biens qui nous fuient sans retour,
Nous montre quel désert emplissait notre amour!

Mais qui ne sait, hélas! que toujours l'Espérance,
Des célestes gardiens veillant sur la souffrance,
Est le dernier qui reste auprès du lit de mort?
Jetant quelques parfums dans la flamme expirante,
Et jusqu'à son cercueil emportant la mourante,
Elle berce en chantant la Douleur qui s'endort.

Si loin qu'à l'horizon son regard peut s'étendre,
L'oeil de la pauvre enfant sur l'eau s'est arrêté:
"Quoi! rien?" murmure-t-elle; - et que peut-elle attendre
Mais la mort, à pas lents, vient de l'autre côté.
L'Océan tout à coup, et le ciel et la terre
Tournent, - tout se confond. - Le fanal solitaire
Comme un homme enivré chancelle. - Ange des cieux!
N'est-ce pas pour toujours qu'elle a fermé les yeux?

La grille en cet instant a resonné. - Silence!
Un pas se fait entendre, - un jeune homme s'élance.
Il est couvert d'un froc. - Tous se sont écarté.
Il traverse la foule à pas précipités:

"Mes soeurs, demande-t-il, où donc est la novice?"

Il l'a vue; un soupir dans l'ombre a répondu.
Alors, d'un ton de voix qui veut qu'on obéisse:
"Georgette, lui dit-il, Georgette, m'entends-tu?"

En prononçant ces mots, le frère se découvre.
De la malade alors la paupière s'entr'ouvre;
L'a-t-elle reconnu? Son oeil terne et hagard
Est voilé d'un nuage et se perd dans le vide.
Il doute, - sur son front passe un éclair rapide.
"Laissez-nous seuls, dit-il, je suis venu trop tard."
Le ciel s'obscurcissait. - Les traits de la mourante
S'effaçaient par degrés, sous la clarté tremblante.
Auprès de son chevet le crucifix laissé
De ses débiles mains à terre avait glissé.
Le silence régnait dans tout le monastère,
Un silence profond, - triste, - et que par moment
Interrompait un faible et sourd gémissement.
Sous le rideau du lit courbant son front sévère,
L'étranger immobile écoutait, - regardait; -
Tantôt il suppliait, - tantôt il ordonnait.
On distingua de loin quelques gestes bizarres,
Accompagnés de mots que nul ne saisissait,
Mais qui, prononcés bas, et de plus en plus rares,
Après quelques moments cessèrent tout à fait.
Au nom de l'ordre saint dont il se disait frère,
Auprès de la malade on l'avait laissé seul...
Sur le bord de la couche il vit pendre un linceul:
"Trop tard, répéta-t-il, trop tard!" et sur la terre
Il tomba tout à coup, plein de rage et d'horreur.

Hommes, vous qui savez comprendre la douleur,
Gémir, jeter des pleurs, prier sur une tombe,
Pensez-vous quelquefois à ce que doit souffrir
Celui qui voit ainsi l'infortuné qui tombe,
Et lui tend une main qu'il ne peut plus saisir?
Celui qui sur un lit vient pencher son front blême
Où les nuits sans sommeil ont gravé leur pâleur,
Et là, d'un oeil ardent, chercher sur ce qu'il aime,
Comme un signe de vie, un signe de douleur;
Qui, suspendant son âme à cette âme adorée,
S'attache à ce rameau qui va l'abandonner;
Qui, maudissant le jour et sa vue abhorrée,
Sent son coeur plein de vie, et n'en peut rien donner?

Et lorsque la dernière étincelle est éteinte,
Quand il est resté là, - sans espoir et sans crainte,
- Qu'il contemple ces traits, ce calme plein d'horreur,
Ces longs bras amaigris, traînant hors de la couche,
Ce corps frêle et raidi, ces yeux et cette bouche
Où le néant ressemble encore à la douleur...
Il soulève une main qui retombe glacée;
Et s'il doute, insensé! s'il se retourne, il voit
La Mort branlant la tête, et lui montrant du doigt
L'être pâle, étendu sans vie et sans pensée.


VIII

Tout est fini; la cendre est rendue à la terre.
Le ministre est parti, - peut-être l'attend-on.
Tu t'es évanouie! ô toi, fleur solitaire!
Il ne reste plus rien, - rien qu'un tombeau sans nom.
Personne n'a suivi sa dépouille mortelle.
Aucun pas n'est marqué sur le bord du chemin.
Son vieux père est trop faible, et d'ailleurs privé d'elle,
Plus loin encor, peut-être, il la suivra demain.

Descends donc, pauvre fille, et ta tombe ignorée,
Sous ta pierre mal jointe et d'herbes entourée!
Cette terre est fertile, et va bientôt fleurir
Sur le débris nouveau qu'elle vient de couvrir...

O terre! toi qui sais sous la tombe muette
Garder si bien les morts que l'Océan rejette,
Quand ton sein, fécondé par la corruption,
Redemande la vie à la destruction,
Qu'es-tu donc qu'un sépulcre immense, et dont l'emblème
Est le serpent roulé qui se ronge lui-même?

[- Mais vous, reves d'amour, rires, propos d'enfant,
Et toi, charme inconnu dont rien ne se défend,
Qui fit hésiter Faust au seuil de Marguerite,
Doux mystère du toit que l'innocence habite,
Candeur des premiers jours, qu'êtes-vous devenus? -

Paix profonde à ton âme, enfant! à ta mémoire!
Adieu! Ta blanche main sur le clavier d'ivoire
Durant les nuits d'été ne voltigera plus... ]


IX
. . . . . . . . . . . . . . . .

Glisse au sein de la nuit, beau brick de @Il'Espérance!@#I
Terre d'Ecosse, adieu! Glisse, fils des forêts!
- Que l'on tienne les yeux, que l'on veille de près
Sur ce jeune homme en deuil qui seul, dans le silence,
De la poupe, en chantant, se penche sur les flots.
Ses yeux sont égarés. Deux fois les matelots
L'ont reçu dans leurs bras, prêt à perdre la vie,
Et cependant il chante, et l'oreille est ravie
Des sons mystérieux qu'il mêle au bruit des vents.
"Le saule... - au pied du saule..." - il parle comme en rêve.
"Barbara! - Barbara!" Sa voix baisse, s'élève,
Et des flots tour à tour suit les doux mouvements.
- Enfants, veillez sur lui! - la force l'abandonne!
Sa voix tombe et s'éteint, - pourtant il chante encor.
Quel peut être le mal qui cause ainsi sa mort?
Couchez-le sur un lit, enfants, la mer est dure!
- Enseigne, répondit la voix des matelots,
Son manteau recouvrait une large blessure,
D'où son sang goutte à goutte est tombé dans les flots."
. . . . . . . . . . . . . . . .

1830



Alfred de Musset Poésies 1833 - 1852 Tome I Recherche d'un poème

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MessageSujet: Re: Alfred de Musset   Lun 28 Avr 2008 - 10:59

La Nuit de Mai

LA MUSE

Poète, prends ton luth et me donne un baiser;
La fleur de l'églantier sent ses bourgeons éclore,
Le printemps naît ce soir; les vents vont s'embraser;
Et la bergeronnette, en attendant l'aurore,
Aux premiers buissons verts commence à se poser.
Poète, prends ton luth, et me donne un baiser.


LE POÈTE

Comme il fait noir dans la vallée!
J'ai cru qu'une forme voilée
Flottait là-bas sur la forêt
Elle sortait de la prairie;
Son pied rasait l'herbe fleurie;
C'est une étrange rêverie;
Elle s'efface et disparaît.


LA MUSE

Poète, prends ton luth; la nuit, sur la pelouse,
Balance le zéphyr dans son voile odorant.
La rose, vierge encor, se referme jalouse
Sur le frelon nacré qu'elle enivre en mourant.
Ecoute! tout se tait; songe à ta bien-aimée
Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée
Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux.
Ce soir, tout va fleurir: l'immortelle nature
Se remplit de parfums, d'amour et de murmure,
Comme le lit joyeux de deux jeunes époux.


LE POETE

Pourquoi mon coeur bat-il si vite ?
Qu'ai-je donc en moi qui s'agite
Dont je me sens épouvanté?
Ne frappe-t-on pas à ma porte ?
Pourquoi ma lampe à demi morte
M'éblouit-elle de clarté?
Dieu puissant! tout mon corps frissonne.
Qui vient ? qui m'appelle ?-Personne.
Je suis seul; c'est l'heure qui sonne;
Ô solitude! Ô pauvreté!


LA MUSE

Poète, prends ton luth; le vin de la jeunesse
Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.
Mon sein est inquiet; la volupté l'oppresse,
Et les vents altérés m'ont mis la lèvre en feu.
O paresseux enfant! regarde, je suis belle.
Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas,
Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile,
Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras,
Ah! je t'ai consolé d'une amère souffrance !
Hélas! bien jeune encor, tu te mourais d'amour .
Console-moi ce soir, je me meurs d'espérance;
J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour.


LE POÈTE

Est-ce toi dont la voix m'appelle,
Ô ma pauvre Musel est-ce toi ?
Ô ma fleur ! ô mon immortelle !
Seul être pudique et fidèle
Où vive encor l'amour de moi!
Oui, te voilà, c'est toi, ma blonde,
C'est toi, ma maîtresse et ma sœur :
Et je sens, dans la nuit profonde,
De ta robe d'or qui m'inonde
Les rayons glisser dans mon cœur.


LA MUSE

Poète, prends ton luth; c'est moi, ton immortelle,
Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux,
Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle,
Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux.
Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire
Te ronge, quelque chose a gémi dans ton coeur;
Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre.
Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.
Viens, chantons devant Dieu; chantons dans tes pensées.
Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées;
Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu.
Éveillons au hasard les échos de ta vie,
Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie,
Et que ce soit un rêve, et le premier venu.
Inventons quelque part des lieux où l'on oublie;
Partons nous sommes seuls, l'univers est à nous.
Voici la verte Écosse et la brune Italie,
Et la Gréce, ma mère, où le miel est si doux,
Lagos, et Ptéléon, ville des hécatombes,
Et Messa la divine, agréable aux colombes,
Et le front chevelu du Pélion changeant;
Et le bleu Titarèse, et le golfe d'argent
Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire,
La blanche Oloossone à la blanche Camyre .
Dis-moi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer?
D'où vont venir les pleurs que nous allons verser?
Ce matin, quand le jour a frappé ta paupière,
Quel séraphin pensif, courbé sur ton chevet,
Secouait des lilas dans sa robe légère,
Et te contait tout bas les amours qu'il rêvait ?
Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie ?
Tremperons-nous de sang les bataillons d'acier?
Suspendrons-nous l'amant sur l'échelle de soie ?
Jetterons-nous au vent l'écume du coursier?
Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre
De la maison céleste, allume nuit et jour
L'huile sainte de vie et d'éternel amour?
Crierons-nous à Tarquin: " Il est temps, voici l'ombre !
Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers?
Mènerons-nous la chèvre aux ébéniers amers ?
Montrerons-nous le ciel à la Mélancolie ?
Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpés ?
La biche le regarde; elle pleure et supplie;
Sa bruyère l'attend; ses faons sont nouveau-nés;
Il se baisse, il l'égorge, il jette à la curée
Sur les chiens en sueur son coeur encor vivant.
Peindrons-nous une vierge à la joue empourprée,
S'en allant à la messe, un page la suivant,
Et d'un regard distrait, à côté de sa mère,
Sur sa lèvre entr'ouverte oubliant sa prière ?
Elle écoute en tremblant, dans l'écho du pilier,
Résonner l'éperon d'un hardi cavalier.
Dirons-nous aux héros des vieux temps de la France
De monter tout armés aux créneaux de leurs tours,
Et de ressusciter la naïve romance
Que leur gloire oublice apprit aux troubadours ?
Vêtirons-nous de blanc une molle élégie?
L'homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie,
Et ce qu'il a fauché du troupeau des humains
Avant que l'envoyé de la nuit éternelle
Vînt sur son tertre vert l'abattre d'un coup d'aile,
Et sur son coeur de fer lui croiser les deux mains ?
Clouerons-nous au poteau d'une satire altière
Le nom sept fois vendu d'un pâle pamphlétaire,
Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli,
S'en vient, tout grelottant d'envie et d'impuissance,
Sur le front du génie insulter l'espérance,
Et mordre le laurier que son souffle a sali ?
Prends ton luth !prends ton luth ! je ne peux plus me taire;
Mon aile me soulève au souffle du printemps.
Le vent va m'emporter; je vais quitter la terre.
Une larme de toi !Dieu m'écoute; il est temps.


LE POÈTE

S'il ne te faut, ma soeur chérie,
Qu'un baiser d'une lèvre amie
Et qu'une larme de mes yeux,
Je te les donnerai sans peine;
De nos amours qu'il te souvienne,
Si tu remontes dans les cieux.
Je ne chante ni l'espérance,
Ni la gloire, ni le bonheur,
Hélas !pas même la souffrance.
La bouche garde le silence
Pour écouter parler le coeur.


LA MUSE

Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne,
Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau,
Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau ?
Ô poète ! un baiser, c'est moi qui te le donne.
L'herbe que je voulais arracher de ce lieu,
C'est ton oisiveté; ta douleur est à Dieu.
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s'élargir, cette sainte blessure
Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du coeur:
Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.
Mais, pour en être atteint, ne crois pas,
Ô poète, Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pélican, lassé-d'un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;
En vain il a des mers fouillé la profondeur;
L'Océan était vide et la plage déserte;
Pour toute nourriture il apporte son coeur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant,
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le coeur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.
Poète, c'est ainsi que font les grands poètes.
Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps;
Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées,
De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur,
Ce n'est pas un concert à dilater le coeur.
Leurs déclamations sont comme des épées:
Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant,
Mais il y pend toujours quelque goutte de sang .


LE POETE

Ô Muse ! spectre insatiable,
Ne m'en demande pas si long.
L'homme n'écrit rien sur le sable
A l'heure où passe l'aquilon.
J'ai vu le temps où ma jeunesse
Sur mes lèvres était sans cesse
Prête à chanter comme un oiseau;
Mais j'ai souffert un dur martyre,
Et le moins aux que j'en pourrais dire
Si je l'essayai sur ma lyre,
La briserait comme un roseau.

Mai 1835
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MessageSujet: Re: Alfred de Musset   Lun 28 Avr 2008 - 11:01

La Nuit de décembre


Du temps que j'étais écolier,
Je restais un soir à veiller
Dans notre salle solitaire.
Devant ma table vint s'asseoir
Un pauvre enfant vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Son visage était triste et beau
A la lueur de mon flambeau,
Dans mon livre ouvert il vint lire.
II pencha son front sur ma main,
Et resta jusqu'au lendemain,
Pensif, avec un doux sourire.

Comme j'allais avoir quinze ans,
Je marchais un jour, à pas lents,
Dans un bois, sur une bruyère.
Au pied d'un arbre vint s'asseoir,
Un jeune homme vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Je lui demandai mon chemin;
Il tenait un luth d'une main,
De l'autre un bouquet d'églantine.
Il me fit un salut d'ami,
Et, se détournant à demi,
Me montra du doigt la colline.

A l'âge où l'on croit à l'amour,
J'étais seul dans ma chambre un jour,
Pleurant ma première misère.
Au coin de mon feu vint s'asseoir
Un étranger vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Il était morne et soucieux;
D'une main il montrait les cieux,
Et de l'autre il tenait un glaive.
De ma peine il semblait souffrir,
Mais il ne poussa qu'un soupir,
Et s'évanouit comme un rêve.

A l'âge où l'on est libertin,
Pour boire un toast en un festin,
Un jour je soulevai mon verre.
En face de moi vint s'asseoir
Un convive vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Il secouait sous son manteau
Un haillon de pourpre en lambeau,
Sur sa tête un myrte stérile.
Son bras maigre cherchait le mien,
Et mon verre, en touchant le sien,
Se brisa dans ma main débile.

Un an après, il était nuit;
J'étais à genoux près du lit
Où venait de mourir mon père.
Au chevet du lit vint s'asseoir
Un orphelin vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Ses yeux étaient noyés de pleurs;
Comme les anges de douleurs,
Il était couronné d'épine;
Son luth à terre était gisant,
Sa pourpre de couleur de sang,
Et son glaive dans sa poitrine.

Je m'en suis si bien souvenu,
Que je l'ai toujours reconnu
A tous les instants de ma vie.
C'est une étrange vision,
Et cependant, ange ou démon,
J'ai vu partout cette ombre amie.

Lorsque plus tard, las de souffrir,
Pour renaître ou pour en finir,
J'ai voulu m'exiler de France;
Lorsqu'impatient de marcher,
J'ai voulu partir, et chercher
Les vestiges d'une espérance;

A Pise, au pied de l'Apennin;
A Cologne, en face du Rhin;
A Nice, au penchant des vallées;
A Florence, au fond des palais;
A Brigues, dans les vieux chalets;
Au sein des Alpes désolées;

A Gênes, sous les citronniers;
A Vevay, sous les verts pommiers;
Au Havre, devant l'Atlantique;
A Venise, à l'affreux Lido,
Où vient sur l'herbe d'un tombeau
Mourir la pâle Adriatique;

Partout où, sous ces vastes cieux,
J'ai lassé mon coeur et mes yeux,
Saignant d'une éternelle plaie;
Partout où le boiteux Ennui,
Traînant ma fatigue après lui,
M'a promené sur une claie;

Partout où, sans cesse altéré
De la soif d'un monde ignoré,
J'ai suivi l'ombre de mes songes;
Partout où, sans avoir vécu,
J'ai revu ce que j'avais vu,
La face humaine et ses mensonges;

Partout où, le long des chemins,
J'ai posé mon front dans mes mains,
Et sangloté comme une femme;
Partout où j'ai, comme un mouton,
Qui laisse sa laine au buisson,
Senti se dénuer mon âme;

Partout où j'ai voulu dormir,
Partout où j'ai voulu mourir,
Partout où j'ai touché la terre,
Sur ma route est venu s'asseoir
Un malheureux vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Qui donc es-tu, toi que dans cette vie
Je vois toujours sur mon chemin ?
Je ne puis croire, à ta mélancolie,
Que tu sois mon mauvais Destin.
Ton doux sourire a trop de patience,
Tes larmes ont trop de pitié.
En te voyant, j'aime la Providence.
Ta douleur même est soeur de ma souffrance;
Elle ressemble à l'Amitié.

Qui donc es-tu ? - Tu n'es pas mon bon ange,
Jamais tu ne viens m'avertir.
Tu vois mes maux (c'est une chose étrange !)
Et tu me regardes souffrir.
Depuis vingt ans tu marches dans ma voie,
Et je ne saurais t'appeler.
Qui donc es-tu, si c'est Dieu qui t'envoie ?
Tu me souris sans partager ma joie,
Tu me plains sans me consoler !

Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître.
C'était par une triste nuit.
L'aile des vents battait à ma fenêtre;
J'étais seul, courbé sur mon lit.
J'y regardais une place chérie,
Tiède encor d'un baiser brûlant;
Et je songeais comme la femme oublie,
Et je sentais un lambeau de ma vie
Qui se déchirait lentement.

Je rassemblais des lettres de la veille,
Des cheveux, des débris d'amour.
Tout ce passé me criait à l'oreille
Ses éternels serments d'un jour.
Je contemplais ces reliques sacrées,
Qui me faisaient trembler la main
Larmes du coeur par le coeur dévorées,
Et que les yeux qui les avaient pleurées
Ne reconnaîtront plus demain !

J'enveloppais dans un morceau de bure
Ces ruines des jours heureux.
Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,
C'est une mèche de cheveux.
Comme un plongeur dans une mer profonde,
Je me perdais dans tant d'oubli.
De tous côtés j'y retournais la sonde,
Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde,
Mon pauvre amour enseveli.

J'allais poser le sceau de cire noire
Sur ce fragile et cher trésor.
J'allais le rendre, et, n'y pouvant pas croire,
En pleurant j'en doutais encor.
Ah ! faible femme, orgueilleuse insensée,
Malgré toi, tu t'en souviendras !
Pourquoi, grand Dieu ! mentir à sa pensée ?
Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée,
Ces sanglots, si tu n'aimais pas ?

Oui, tu languis, tu souffres, et tu pleures;
Mais ta chimère est entre nous.
Eh bien, adieu ! Vous compterez les heures
Qui me sépareront de vous.
Partez, partez, et dans ce coeur de glace
Emportez l'orgueil satisfait.
Je sens encor le mien jeune et vivace,
Et bien des maux pourront y trouver place
Sur le mal que vous m'avez fait.

Partez, partez ! la Nature immortelle
N'a pas tout voulu vous donner.
Ah ! pauvre enfant, qui voulez être belle,
Et ne savez pas pardonner !
Allez, allez, suivez la destinée;
Qui vous perd n'a pas tout perdu.
Jetez au vent notre amour consumée;
Éternel Dieu ! toi que j'ai tant aimée,
Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu ?

Mais tout à coup j'ai vu dans la nuit sombre
Une forme glisser sans bruit.
Sur mon rideau j'ai vu passer une ombre;
Elle vient s'asseoir sur mon lit.
Qui donc es-tu, morne et pâle visage,
Sombre portrait vêtu de noir ?
Que me veux-tu, triste oiseau de passage ?
Est-ce un vain rêve ? est-ce ma propre image
Que j'aperçois dans ce miroir ?

Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse,
Pèlerin que rien n'a lassé ?
Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesse
Assis dans l'ombre où j'ai passé.
Qui donc es-tu, visiteur solitaire,
Hôte assidu de mes douleurs ?
Qu'as-tu donc fait pour me suivre sur terre ?
Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frère,
Qui n'apparais qu'au jour des pleurs ?


LA VISION

- Ami, notre père est le tien.
Je ne suis ni l'ange gardien,
Ni le mauvais destin des hommes.
Ceux que j'aime, je ne sais pas
De quel côté s'en vont leurs pas
Sur ce peu de fange où nous sommes.

Je ne suis ni dieu ni démon,
Et tu m'as nommé par mon nom
Quand tu m'as appelé ton frère;
Où tu vas, j'y serai toujours,
Jusques au dernier de tes jours,
Où j'irai m'asseoir sur ta pierre.

Le ciel m'a confié ton coeur.
Quand tu seras dans la douleur,
Viens à moi sans inquiétude.
Je te suivrai sur le chemin;
Mais je ne puis toucher ta main,
Ami, je suis la Solitude.

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MessageSujet: Re: Alfred de Musset   Lun 28 Avr 2008 - 11:02

La Nuit d'août


LA MUSE

Depuis que le soleil, dans l'horizon immense,
A franchi le Cancer sur son axe enflammé,
Le bonheur m'a quittée, et j'attends en silence
L'heure où m'appellera mon ami bien-aimé.
Hélas ! depuis longtemps sa demeure est déserte ;
Des beaux jours d'autrefois rien n'y semble vivant.
Seule, je viens encor, de mon voile couverte,
Poser mon front brûlant sur sa porte entr'ouverte,
Comme une veuve en pleurs au tombeau d'un enfant.


LE POÈTE

Salut à ma fidèle amie !
Salut, ma gloire et mon amour !
La meilleure et la plus chérie
Est celle qu'on trouve au retour.
L'opinion et l'avarice
Viennent un temps de m'emporter.
Salut, ma mère et ma nourrice !
Salut, salut, consolatrice !
Ouvre tes bras, je viens chanter.

LA MUSE

Pourquoi, coeur altéré, coeur lassé d'espérance,
T'enfuis-tu si souvent pour revenir si tard ?
Que t'en vas-tu chercher, sinon quelque hasard ?
Et que rapportes-tu, sinon quelque souffrance ?
Que fais-tu loin de moi, quand j'attends jusqu'au jour ?
Tu suis un pâle éclair dans une nuit profonde.
Il ne te restera de tes plaisirs du monde
Qu'un impuissant mépris pour notre honnête amour.
Ton cabinet d'étude est vide quand j'arrive ;
Tandis qu'à ce balcon, inquiète et pensive,
Je regarde en rêvant les murs de ton jardin,
Tu te livres dans l'ombre à ton mauvais destin.
Quelque fière beauté te retient dans sa chaîne,
Et tu laisses mourir cette pauvre verveine
Dont les derniers rameaux, en des temps plus heureux,
Devaient être arrosés des larmes de tes yeux.
Cette triste verdure est mon vivant symbole ;
Ami, de ton oubli nous mourrons toutes deux,
Et son parfum léger, comme l'oiseau qui vole,
Avec mon souvenir s'enfuira dans les cieux.


LE POÈTE

Quand j'ai passé par la prairie,
J'ai vu, ce soir, dans le sentier,
Une fleur tremblante et flétrie,
Une pâle fleur d'églantier.
Un bourgeon vert à côté d'elle
Se balançait sur l'arbrisseau ;
Je vis poindre une fleur nouvelle ;
La plus jeune était la plus belle :
L'homme est ainsi, toujours nouveau.


LA MUSE

Hélas ! toujours un homme, hélas ! toujours des larmes !
Toujours les pieds poudreux et la sueur au front !
Toujours d'affreux combats et de sanglantes armes ;
Le coeur a beau mentir, la blessure est au fond.
Hélas ! par tous pays, toujours la même vie :
Convoiter, regretter, prendre et tendre la main ;
Toujours mêmes acteurs et même comédie,
Et, quoi qu'ait inventé l'humaine hypocrisie,
Rien de vrai là-dessous que le squelette humain.
Hélas ! mon bien-aimé, vous n'êtes plus poète.
Rien ne réveille plus votre lyre muette ;
Vous vous noyez le coeur dans un rêve inconstant ;
Et vous ne savez pas que l'amour de la femme
Change et dissipe en pleurs les trésors de votre âme,
Et que Dieu compte plus les larmes que le sang.


LE POÈTE

Quand j'ai traversé la vallée,
Un oiseau chantait sur son nid.
Ses petits, sa chère couvée,
Venaient de mourir dans la nuit.
Cependant il chantait l'aurore ;
O ma Muse, ne pleurez pas !
A qui perd tout, Dieu reste encore,
Dieu là-haut, l'espoir ici-bas.


LA MUSE

Et que trouveras-tu, le jour où la misère
Te ramènera seul au paternel foyer ?
Quand tes tremblantes mains essuieront la poussière
De ce pauvre réduit que tu crois oublier,
De quel front viendras-tu, dans ta propre demeure,
Chercher un peu de calme et d'hospitalité ?
Une voix sera là pour crier à toute heure :
Qu'as-tu fait de ta vie et de ta liberté ?
Crois-tu donc qu'on oublie autant qu'on le souhaite ?
Crois-tu qu'en te cherchant tu te retrouveras ?
De ton coeur ou de toi lequel est le poète ?
C'est ton coeur, et ton coeur ne te répondra pas.
L'amour l'aura brisé les passions funestes
L'auront rendu de pierre au contact des méchants ;
Tu n'en sentiras plus que d'effroyables restes,
Qui remueront encor, comme ceux des serpents.
O ciel ! qui t'aidera ? que ferai-je moi-même,
Quand celui qui peut tout défendra que je t'aime,
Et quand mes ailes d'or, frémissant malgré moi,
M'emporteront à lui pour me sauver de toi ?
Pauvre enfant ! nos amours n'étaient pas menacées,
Quand dans les bois d'Auteuil, perdu dans tes pensées,
Sous les verts marronniers et les peupliers blancs,
Je t'agaçais le soir en détours nonchalants.
Ah ! j'étais jeune alors et nymphe, et les dryades
Entr'ouvraient pour me voir l'écorce des bouleaux,
Et les pleurs qui coulaient durant nos promenades
Tombaient, purs comme l'or, dans le cristal des eaux.
Qu'as-tu fait, mon amant, des jours de ta jeunesse ?
Qui m'a cueilli mon fruit sur mon arbre enchanté ?
Hélas ! ta joue en fleur plaisait à la déesse
Qui porte dans ses mains la force et la santé.
De tes yeux insensés les larmes l'ont pâlie ;
Ainsi que ta beauté, tu perdras ta vertu.
Et moi qui t'aimerai comme une unique amie,
Quand les dieux irrités m'ôteront ton génie,
Si je tombe des cieux, que me répondras-tu ?


LE POÈTE

Puisque l'oiseau des bois voltige et chante encore
Sur la branche où ses oeufs sont brisés dans le nid ;
Puisque la fleur des champs entr'ouverte à l'aurore,
Voyant sur la pelouse une autre fleur éclore,
S'incline sans murmure et tombe avec la nuit ;

Puisqu'au fond des forêts, sous les toits de verdure,
On entend le bois mort craquer dans le sentier,
Et puisqu'en traversant l'immortelle nature,
L'homme n'a su trouver de science qui dure,
Que de marcher toujours et toujours oublier ;

Puisque, jusqu'aux rochers, tout se change en poussière ;
Puisque tout meurt ce soir pour revivre demain ;
Puisque c'est un engrais que le meurtre et la guerre ;
Puisque sur une tombe on voit sortir de terre
Le brin d'herbe sacré qui nous donne le pain ;

O Muse ! que m'importe ou la mort ou la vie ?
J'aime, et je veux pâlir ; j'aime, et je veux souffrir ;
J'aime, et pour un baiser je donne mon génie ;
J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie
Ruisseler une source impossible à tarir.

J'aime, et je veux chanter la joie et la paresse,
Ma folle expérience et mes soucis d'un jour,
Et je veux raconter et répéter sans cesse
Qu'après avoir juré de vivre sans maîtresse,
J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour.

Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,
Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé.
Aime, et tu renaîtras ; fais-toi fleur pour éclore.
Après avoir souffert, il faut souffrir encore ;
Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé.

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MessageSujet: Re: Alfred de Musset   Lun 28 Avr 2008 - 11:02

La Nuit d'octobre


LE POETE

Le mal dont j'ai souffert s'est enfui comme un rêvé,
Je n'en puis comparer le lointain souvenir
Qu'à ces brouillards légers que l'aurore soulève,
Et qu'avec la rosée on voit s'évanouir.


LA MUSE

Qu'aviez-vous donc, ô mon poète!
Et quelle est la peine secrète
Qui de moi vous a séparé?
Hélas! je m'en ressens encore.
Quel est donc ce mal que j'ignore
Et dont j'ai si longtemps pleuré?


LE POÈTE

C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes;
Mais, lorsque nous avons quelque ennui dans le coeur,
Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes
Que personne avant nous n'a senti la douleur.


LA MUSE

Il n'est de vulgaire chagrin
Que celui d'une âme vulgaire.
Ami, que ce triste mystère
S'échappe aujourd'hui de ton sein.
Crois-moi, parle avec confiance;
Le sévère dieu du silence
Est un des frères de la Mort;
En se plaignant on se console,
Et quelquefois une parole
Nous a délivrés d'un remord .


LE POÈTE

S'il fallait maintenant parler de ma souffrance,
Je ne sais trop quel nom elle devrait porter,
Si c'est amour, folie, orgueil, expérience,
Ni si personne au monde en pourrait profiter.
Je veux bien toutefois t'en raconter l'histoire,
Puisque nous voilà seuls, assis près du foyer.
Prends cette lyre, approche, et laisse ma mémoire
Au son de tes accords doucement s'éveiller.


LA MUSE

Avant de me dire ta peine,
Ô poète! en es-tu guéri ?
Songe qu'il t'en faut aujourd'hui
Parler sans amour et sans haine.
S'il te souvient que j'ai reçu
Le doux nom de consolatrice,
Ne fais pas de moi la complice
Des passions qui t'ont perdu


LE POETE

Je suis si bien guéri de cette maladie,
Que j'en doute parfois lorsque j'y veux songer;
Et quand je pense aux lieux où j'ai risqué ma vie,
J'y crois voir à ma place un visage étranger.
Muse, sois donc sans crainte; au souffle qui t'inspire
Nous pouvons sans péril tous deux nous confier
Il est doux de pleurer, il est doux de sourire
Au souvenir des maux qu'on pourrait oublier.


LA MUSE

Comme une mère vigilante
Au berceau d'un fils bien-aimé,
Ainsi je me penche tremblante
Sur ce cceur qui m'était fermé.
Parle, ami,-ma lyre attentive
D'une note faible et plaintive
Suit déjà l'accent de ta voix,
Et dans un rayon de lumière,
Comme une vision légère,
Passent les ombres d'autrefois.


LE POETE

Jours de travail! seuls jours où j'ai vécu !
Ô trois fois chère solitude!
Dieu soit loué, j'y suis donc revenu,
À ce vieux cabinet d'étude!
Pauvre réduit, murs tant de fois déserts,
Fauteuils poudreux, lampe fidèle,
Ô mon palais, mon petit univers,
Et toi, muse, ô jeune immortelle,
Dieu soit loué, nous allons donc chanter!
Oui, je veux vous ouvrir mon âme,
Vous saurez tout, et je vais vous conter
Le mal que peut faire une femme;
Car c'en est une, ô mes pauvres amis
(Hélas !vous le saviez peut-être),
C'est une femme à qui je fus soumis,
Comme le serf l'est à son maitre.
Joug détesté! c'est par là que mon coeur
Perdit sa force et sa jeunesse;-
Et cependant, auprès de ma maîtresse,
J'avais entrevu le bonheur.
Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,
Le soir, sur le sable argentin,
Quand devant nous le blanc spectre du tremble
De loin nous montrait le chemin;
Je vois encore, aux rayons de la lune,
Ce beau corps plier dans mes bras...
N'en parlons plus...-je ne prévoyais pas
Où me conduirait la Fortune.
Sans doute alors la colère des dieux
Avait besoin d'une victime;
Car elle m'a puni comme d'un crime
D'avoir essayé d'être heureux.


LA MUSE

L'image d'un doux souvenir
Vient de s'offrir à ta pensée.
Sur la trace qu'il a laisse
Pourquoi crains-tu de revenir ?
Est-ce faire un récit fidèle
Que de renier ses beaux jours
Si ta fortune fut cruelle,
Jeune homme, fais du moins comme elle,
Souris à tes premiers amours.


LE POETE

Non,-c'est à mes malheurs que je prétends sourire.
Muse, je te l'ai dit: je veux, sans passion,
Te conter mes ennuis, mes rêves, mon délire,
Et t'en dire le temps,l'heure et l'occasion.
C'était, il m'en souvient, par une nuit d'automnes
Triste et froide, à peu près semblable à celle-ci;
Le murmure du vent, de son bruit monotone,
Dans mon cerveau lassé berçait mon noir souci.
J'étais à la fenêtre, attendant ma maîtresse;
Et, tout en écoutant dans cette obscurité,
Je me sentais dans l'âme une telle détresse,
Qu'il me vint le soupçon d'une infidélité.
La rue où je logeais était sombre et déserte;
Quelques ombres passaient, un falot à la main;
Quand la bise sifflait dans la porte entr'ouverte,
On entendait de loin comme un soupir humain
Je ne sais, à vrai dire, à quel fâcheux présage
Mon esprit inquiet alors s'abandonna.
Je rappelais en vain un reste de courage,
Et me sentis frémir lorsque l'heure sonna.
Elle ne venait pas. Seul, la tête baissée,
Je regardai longtemps les murs et le chemin,-
Et je ne t'ai pas dit quelle ardeur insensée
Cette inconstante femme allumait en mon sein;
Je n'aimais qu'elle au monde, et vivre un jour sans elle
Me semblait un destin plus affreux que la mort.
Je me souviens pourtant qu'en cette nuit cruelle
Pour briser mon lien je fis un long effort.
Je la nommai cent fois perÉde et déloyale,
Je comptai tous les maux qu'elle m'avait causés.
Hélas! au souvenir de sa beauté fatale,
Quels maux et quels chagrins n'étaient pas apaisés !
Le jour parut enfin.-Las d'une vaine attente,
Sur le bord du balcon je m'étais assoupi;
Je rouvris la paupière à l'aurore naissante,
Et je laissai flotter mon regard ébloui.
Tout à coup, au détour de l'étroite ruelle,
J'entends sur le gravier marcher à petit bruit...
Grand Dieu ! préservez-moil je l'aperçois, c'est elle;
Elle entre.-D'où viens-tu ? Qu'as-tu fait cette nuit ?
Réponds, que me veux-tu ? qui t'amène à cette heure ?
Ce beau corps, jusqu'au jour, où s'est-il étendu?
Tandis qu'à ce balcon, seul, je veille et je pleure
En quel lieu, dans quel lit, à qui souriais-tu?
Perfide ! audacieuse ! est-il encor possible
Que tu viennes offrir ta bouche à mes baisers ?
Que demandes-tu donc ? par quelle soif horrible
Oses-tu m'attirer dans tes bras épuisés ?
Va-t-en, retire-toi, spectre de ma maîtresse !
Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé;
Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,
Et, quand je pense à toi, croire que j'ai rêvé !


LA MUSE

Apaise-toi, je t'en conjure;
Tes paroles m'ont fait frémir.
Ô mon bien-aimé ! ta blessure
Est encor prête à se rouvrir.
Hélas! elle est donc bien profonde ?
Et les misères de ce monde
Sont si lentes à s'effacer !
Oublie, enfant, et de ton âme
Chasse le nom de cette femme,
Que je ne veux pas prononcer.


LE POÈTE

Honte à toi qui la première
M'as appris la trahison,
Et d'horreur et de colère
M'as fait perdre la raison !
Honte à toi, femme à l'oeil sombre,
Dont les funestes amours
Ont enseveli dans l'ombre
Mon printemps et mes beaux jours !
C'est ta voix, c'est ton sourire,
C'est ton regard corrupteur,
Qui m'ont appris à maudire
Jusqu'au semblant du bonheur;
C'est ta jeunesse et tes charmes
Qui m'ont fait désespérer,
Et si je doute des larmes,
C'est que je t'ai vu pleurer.
Honte à toi, j'étais encore
Aussi simple qu'un enfant;
Comme une fleur à l'aurore,
Mon coeur s'ouvrait en t'aimant.
Certes, ce coeur sans défense
Put sans peine être abusé;
Mais lui laisser l'innocence
l'était encor plus aisé.
Honte à toil tu fus la mère
De mes premières douleurs,
Et tu fis de ma paupière
Jaillir la source des pleural
Elle coule, sois-en sûre,
Et rien ne la tarira;
Elle sort d'une blessure
Qui jamais ne guérira;
Mais dans cette source amère
Du moins je me laverai,
Et j'y laisserai, j'espère,
Ton souvenir abhorré !


LA MUSE

Poète, c'est assez. Auprès d'une infidèle,
Quand ton illusion n'aurait duré qu'un jour,
N'outrage pas ce jour lorsque tu parles d'elle;
Si tu veux être aime, respecte ton amour.
Si l'effort est trop grand pour la faiblesse humaine
De pardonner les maux qui nous viennent d'autrui,
Epargne-toi du moins le tourment de la haine;
A défaut du pardon, laisse venir l'oubli.
Les morts dorment en paix dans le sein de la terre:
Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints
Ces reliques du coeur ont aussi leur poussière;
Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.
Pourquoi, dans ce récit d'une vive souffrance,
Ne veux-tu voir qu'un rêve et qu'un amour trompé ?
Est-ce donc sans motif qu'agit la Providence
Et crois-tu donc distrait le Dieu qui t'a frappé ?
Le coup dont tu te plains t'a préservé peut-être,
Enfant; car c'est par là que ton coeur s'est ouvert.
L'homme est un apprenti, la douleur est son maître,
Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.
C'est une dure loi, mais une loi suprême,
Vicille comme le monde et la fatalité,
Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême,
Et qu'à ce triste prix tout doit être acheté.
Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée;
Pour vivre et pour sentir l'homme a besoin des pleurs;
La joie a pour symbole une plante brisée,
Humide encor de pluie et couverte de fleurs.
Ne te disais-tu pas guéri de ta folie ?
N'cs-tu pas jeune, heureux, partout le bienvenu ?
Et ces plaisirs légers qui font aimer la vie,
Si tu n'avais pleuré, quel cas en ferais-tu ?
Lorsqu'au déclin du jour, assis sur la bruyère,
Avec un vieil allai tu bois en liberté,
Dis-moi, d'aussi bon coeur lèverais-tu ton verre,
Si tu n'avais senti le prix de la gaîté ?
Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure,
Les sonnets de Pétrarque et le chant des oiseaux,
Michel-Ange et les arts, Shakspeare et la nature,
Si tu n'y retrouvais quelques anciens sanglots?
Comprendrais-tu des cieux l'ineffable harmonie,
Le silence des nuits, le murmure des flots,
Si quelque part là-bas la fièvre et l'insomnie
Ne t'avaient fait songer à l'éternel repos ?
N'as-tu pas maintenant une belle maîtresse ?
Et, lorsqu'en t'endormant tu lui serres la main,
Le lointain souvenir des maux de ta jeunesse
Ne rend-il pas plus doux son sourire divin ?
N'allez-vous pas aussi vous promener ensemble;
Au fond des bois fleuris, sur le sable argentin?
Et, dans ce vert palais, le blanc spectre du tremble
Ne sait-il plus, le soir, vous montrer le chemin?
Ne vois-tu pas alors, aux rayons de la lune,
Plier comme autrefois un beau corps dans tes bras,
Et si dans le sentier tu trouvais la Fortune,
Derrière elle, en chantant, ne marcherais-tu pas ?
De quoi te plains-tu donc ? L'immortelle espérance
S'est retrempée en toi sous la main du malheur.
Pourquoi veux-tu hait ta jeune expérience,
Et détester un mal qui t'a rendu meilleur?
Ô mon enfant! plains-la, cette belle infidèle,
Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux,
Plains-la! c'est une femme, et Dieu t'a fait, près d'elle,
Deviner, en soufrant, le secret des heureux.
Sa tâche fut pénible; elle t'aimait peut-être;
Mais le destin voulait qu'elle brisât ton coeur.
Elle savait la vie, et te l'a fait connaître;
Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.
Plains-la! son triste amour a passé comme un songe;
Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer.
Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge.
Quand tout l'aurait été, plains-la! tu sais aimer.



LE POÈTE

Tu dis vrai: la haine est impie,
Et c'est un frisson plein d'horreur
Quand cette vipère assoupie
Se déroule dans notre coeur.
Écoute-moi donc, ô déesse !
Et sois témoin de mon serment:
Par les yeux bleus de ma maîtresse,
Et par l'azur du firmament;
Par cette étincelle brillante
Qui de Vénus porte le nom,
Et, comme une perle tremblante,
Scintille au loin sur l'horizon;
Par la grandeur de la nature,
Par la bonté du Créateur,
Par la clarté tranquille et pure
De l'astre cher au voyageur.
Par les herbes de la prairie,
Par les forêts, par les prés verts,
Par la puissance de la vie,
Par la sève de l'univers,
Je te bannis de ma mémoire,
Reste d'un amour insensé,
Mystérieuse et sombre histoire
Qui dormiras dans le passé!
Et toi qui, jadis, d'une amie
Portas la forme et le doux nom,
L'instant suprême où je t'oublie
Doit être celui du pardom
Pardonnons-nous;-je romps le charme
Qui nous unissait devant Dieu,
Avec une dernière larme
Reçois un éternel adieu.
-Et maintenant, blonde rêveuse,
Maintenant, Muse, à nos amours!
Dis-moi quelque chanson joyeuse,
Comme au premier temps des beaux jours,
Déjà la pelouse embaumée
Sent les approches du matin;
Viens éveiller ma bien-aimée,
Et cueillir les fleurs du jardin.
Viens voir la nature immortelle
Sortir des voiles du sommeil;
Nous allons renaître avec elle
Au premier rayon du soleil !


Octobre 1837

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MessageSujet: Re: Alfred de Musset   Lun 28 Avr 2008 - 11:03

A une Fleur

Que me veux-tu chère fleurette,
Aimable et charmant souvenir?
Demi-morte et demi-coquette,
Jusqu'à moi qui te fait venir ?

Sous ce cachet enveloppée,
Tu viens de faire un long chemin.
Qu'as-tu vu? que t'a dit la main
Qui sur le buisson t'a coupée?

N'es-tu qu'une herbe desséchée
Qui vient achever de mourir ?
Ou ton sein, prêt à refleurir,
Renferme-t-il une pensée ?

Ta fleur, hélas! a la blancheur
De la désolante innocence;
Mais de la craintive espérance
Ta feuille porte la couleur.

As-tu pour moi quelque message ?
Tu peux parler, je suis discret.
Ta verdure est-elle un secret?
Ton parfum est-il un langage ?

S'il en est ainsi, parle bas,
Mystérieuse messagère;
S'il n'en est rien, ne réponds pas;
Dors sur mon coeur, fraîche et légère.

Je connais trop bien cette main,
Pleine de grâce et de caprice,
Qui d'un brin de fil souple et fin
A noué ton pâle calice.

Cette main-là, petite fleur,
Ni Phidias ni Praxitèle
N'en auraient pu trouver la soeur
Qu'en prenant Vénus pour modèle.

Mais elle est sage, elle est sévère;
Quelque mal pourrait m'arriver.
Fleurette, craignons sa colère.
Ne dis rien, laisse-moi rêver.


1838

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MessageSujet: Re: Alfred de Musset   Lun 28 Avr 2008 - 11:04

Jamais

Jamais, aviez-vous dit, tandis qu'autour de nous
Résonnait de Schubert, la plaintive musique
Jamais, aviez-vu dit, tandis que, malgré vous,
Brillait de vos grands yeux l'azur mélancolique.

Jamais, répétiez-vous, pâle et d'un air si doux
Qu'on eût cru voir sourire une médaille antique.
Mais des trésors secrets l'instinct fier et pudique
Vous couvrit de rougeur, comme un voile jaloux.

Quel mot vous prononcez, marquise, et quel dommage !
Hélas! je ne voyais ni ce charmant visage,
Ni ce divin sourire, en vous parlant d'aimer.

Vos yeux bleus sont moins doux que votre âme n'est belle.
Même en les regardant, je ne regrettais qu'elle,
Et de voir dans sa fleur un tel coeur se fermer.


1839

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MessageSujet: Re: Alfred de Musset   Lun 28 Avr 2008 - 11:04

Impromptu


En réponse à la question "Qu'est ce que la poésie?"


Chasser tout souvenir et fixer la pensée,
Sur un bel axe d'or la tenir balancée,
Incertaine, inquiète, immobile pourtant;
Éterniser peut-être un rêve d'un instant;
Aimer le vrai, le beau, chercher leur harmonie; I
Écouter dans son coeur l'écho de son génie;
Chanter, rire, pleurer, seul, sans but, au hasard;
D'un sourire, d'un mot, d'un soupir, d'un regard !
Faire un travail exquis, plein de crainte et de charme,
Faire une perle d'une larme:
Du poète ici-bas voilà la passion,
Voilà son bien, sa vie et son ambition.


1839

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