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 Rimbaud, Les voyelles

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MessageSujet: Rimbaud, Les voyelles   Ven 8 Aoû 2008 - 15:46

RIMBAUD : Voyelles (1871)




"Voyelles" est de loin le plus célèbre des poèmes de Rimbaud. Il est vrai que ce poème de Rimbaud partage avec les "Correspondances" de Baudelaire le privilège d'être l'un des textes le plus souvent soumis à la réflexion. Tous deux ont cherché à découvrir au-delà des apparences le sens profond du mystère universel. Rédigé dans les semaines qui suivent les "Lettres du voyant", recopié par Verlaine et reproduit dans ses Poètes maudits, le fameux sonnet se prête évidement à de nombreusesinterrogations.

L'alpha et l'oméga

Le premier vers fixe les perceptions chromatiques des 5 voyelles de l'alphabet français, A,E,I,O,U, énumérées ici dans le désordre avec inversion entre le U et le O. Le O final de la série lui fait évoquer l'oméga, la lettre ultime de l'alphabet grec. De la première lettre A (alpha), à la dernière O (Oméga) le système est complet, parfait. Les voyelles sont en majuscules, la construction parataxique (sans lien) avec le mot "voyelles", détaché comme une sorte d'incantation.
La syntaxe du poème se compose de quatre distiques (groupe de vers, de même sens) dans l'ordre des voyelles réalisée par l'artifice de l'enjambement des golfes d'ombre. La dernière apostrophe, comme solennelle "- O l'Oméga rayon violet de Ses
Yeux", isolée par le tiret, est le point d'orgue confirmant la vision du "voyant". Les tournures principales, qui contiennent les images
associées aux lettres, sont nominales, en substantifs compréhensifs "corset", "golfes". On va toujours, d'un mouvement ascensionnel régulier, de la lettre au mot, puis du mot à la phrase qu'est le vers, puis au tissu de mots qu'est le poème. Ainsi est suggéré le pouvoir du Verbe poétique. Que le A soit noir ou bleu
importe peu finalement ; on joue avec les lettres pour figurer les diversités. Le texte offre une lecture plurielle, les mots éveillent des images bien plus encore qu'ils n'en évoquent et c'est un monde nouveau que l'on veut mettre en mouvement. Les"naissances latentes" sont celles des poèmes à venir, en devenir dans les mots, images fulgurantes, "illuminations" verbales se succèdent dans un mouvement continu comme un prélude. Le poème constitué d'une seule phrase rebondit sur les
lettres, sur les mots et contribue peu à peu à donner l'impression d'assister à sa genèse à travers les images qu'il éveille plus qu'il n'évoque.

Correspondances

Le premier système de structuration du monde, pour le poète est celui des mots, dont un des éléments, les voyelles en sont les
quintessences. Mais un second système vient doubler le premier, celui des couleurs. Aux cinq voyelles Rimbaud fait correspondre cinq couleurs, selon un choix qu'il indiquera plus tard gratuit
ou arbitraire.
Il invente la couleur des voyelles sans logique.
Certains ont souligné un ordre : d'abord le contraste "noir/blanc"
puis les trois couleurs du spectre,"rouge/vert/bleu". Le dernier vers indique aussi le violet situé à l'extrémité du spectre. Le noir, qui commence la série se conçoit comme une origine, symbolise du néant, des ténèbres d'où va surgir la lumière, le blanc qui les contient toutes. Mais tout le problème de "Voyelles" n'est pas de savoir pourquoi A est noir plutôt que bleu, il est d'admettre que
A est un objet avec lequel on peut jouer, un signe auquel on peut donner diverses interprétation dans une sorte d'alchimie du langage. Étonnante modernité que l'entreprise rimbaldienne qui tient à la volonté de considérer les lettres, les mots, comme de simples objets graphiques ou sonores qui ont un sens en soi mais qui peuvent en éveiller une multitude d'autres.
Rimbaud cherche à créer avec son alphabet coloré, un verbe poétique accessible, une féconde polysémie (un mot qui éveille plusieurs sens).

Les étapes de l'alchimie rimbaldienne

Pour Rimbaud la poésie n'est pas une simple démarche intellectuelle, mais elle est liée à la vie. Elle n'en est pas le reflet mais la force, le principe même. Le rôle du "Voyant" est donc d'impliquer son existence dans cette recherche, de s'infliger les "souffrances" nécessaires pour arriver à l'inconnu. Son entreprise commence avec le A des réalités obscures puis l'avancée vers l'innocence, la pureté incarnée par la lettre E, comme avance le "golfe" sur la terre ou sur le vers suivant. C'est l'étape de l'abri sous les "tentes.
Puis c'est le I de l'éclosion finale, éclos "des lèvres". Une pause
avec le U lui dévoile des paysages ou paissent des créatures hallucinatoires.
Enfin pour achever le cycle, la délivrance du "clairon" qui décharge
ses visions, ses éblouissements. Le poète a ainsi effleuré les "Anges" symbole de perfection, et sa poésie devient le "rayon" de "Ses Yeux". Alliant sonorités et couleurs, "Voyelles" incarne le vœu du "dégagement rêvé" des sens dans la recréation d'un monde. Ainsi réinvente-t-il un alphabet conjuguant les sens et qui poussera en avant la poésie.

Associations et synesthésies

"Voyelles" est le premier poème rimbaldien à mettre en avant l'association comme principe d'écriture. Chaque lettre éveille de multiples images, d'impressions visuelles, sonores, olfactives. Chaque voyelle est illustrée d'un ou plusieurs tableaux qui sont
autant d'hallucinations, d'illuminations. Il y en a treize (comme les apôtres) dans une sorte de kaléidoscope mettant à contribution tous les sens. Il y a fusion des évocations de couleurs, d'odeurs, de sons, de mouvements, avec une préférence des formes et des sons. "A" prononcé est un cri d'horreur qui renvoie aux noirceurs, aux puanteurs mais la forme de la voyelle rappelle l'abdomen d'une mouche. Ces associations rimbaldiennes rappellent les fameuses "synesthésies" baudelairiennes, comparaisons de la fraîcheur des parfums à celle des chairs d'enfants, de la douceur des hautbois à celle du vert des prairies. Beaucoup ont cherché un sens, à ces étranges associations.
"E" blanc, le féminin, l'innocence, la pureté est associée à "vapeur", "glacier", "ombelles", "I" rouge, de l'ivresse, de la folie, du sang rouge qui monte à la tête est associé à "sang", "rire", "ivresse", "U", vert des vallées par la forme est associé à "cycle", "paix", "animaux", "rides", et "O" bleu par analogie de son avec l'eau est associé à "clairon", "silence", "anges". Si on examine la forme de la voyelle, et si on peut trouver dans la majuscule A
le dessin de la mouche, triangle formé par l'insecte, ailes repliées, il est bien difficile de découvrir une correspondance sonore entre la prononciation du "a" et la perception de la couleur "noir".
Rien de très probant dans la démonstration.
Par association d'idées on pourra trouver des analogies avec les "grands fronts studieux" et la forme en U des rides, creusées par la réflexion. On retrouve le même procédé de "sorcellerie évocatoire" chez Baudelaire dans la recherche de la vérité par le déchiffrement du mystère, la sublimation du plomb en or. Le dernier tercet est sur ce point révélateur. La forme du O peut symboliserle pavillon du "Clairon", qui doit annoncer le silence de la fin des temps, l'apocalypse, en "strideurs étranges".
Les "silences" que Rimbaud prétendait écrire sont ceux du tiret, de
l'indicible, de l'ineffable. L'extase de l'apostrophe O, peut symboliser la réussite de l'alchimie du "violet" fusion des "ivresses" du I rouge et des "strideurs" du O bleu. Il reste à s'interroger sur l'appartenance des yeux, magnifiés par les deux majuscules, sont-ils ceux de Rimbaud ?

Conclusion

On pourrait voir dans ce sonnet un simple exercice d'audition colorée, un truquage poétique sur des voyelles, ou même un canular. Le poème n'a pas fini de faire couler l'encre et c'était certainement le but. "Voyelles" est avant tout un poème d'éveil qui cherche à parler et à faire parler.
L'exercice de style pourrait paraître ludique mais n'en est pas moins fécond car il témoigne de l'arbitraire de tout jeu associatif. "Voyelles" restera le texte le plus représentatif de ce dépassement rimbaldien, à la recherche de ses visions, de son voyage, de sa voyance. La touche finale de "Ses Yeux" qui s'arrête sur le violet, ultime couleur du spectre solaire fait de "Voyelles" le texte le plus moderne écrit par Rimbaud.

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